Nous terminons cette semaine immigration avec un article sur les retombées politiques de ce thème central en France et sur l’éventuelle intégration dans le paysage politique de femmes et d’hommes « issus de l’immigration ».

 

Depuis les émeutes de banlieue, un débat occupe les esprits: les « minorités visibles» feront-elles élire leurs candidats aux législatives de 2007 ?

L’enquête d’Antoine Menusier parue dans le magazine L’Hebdo le 18 Mai dernier.

Entendra-t-on des youyous à l’Assemblée au lendemain des élections législatives, l’an prochain?

Développant une question sur les mariages blancs au sein de l’immigration le 30 novembre 2005, le député UMP François Grosdidier, maire d’une localité de Moselle, racontait, faussement candide : «Dans ma commune, lors d’un mariage sur deux, l’Hôtel de Ville résonne de youyous», ces sons aigus et joyeux modulés par les femmes arabes lors de fêtes. Branle-bas de combat sur les bancs du palais Bourbon ! Tollé dans les travées de l’opposition, qui accuse aussitôt l’élu de racisme.

Raciste, Grosdidier? A voir… Mais quel étrange courroux! «Des youyous? Et alors? C’est très bien», aurait pu rétorquer la gauche. Elle a préféré s’énerver, se réfugier dans la posture anticoloniale de naguère. Autrement dit, et c’est tout le paradoxe, elle continue de considérer les Arabes français comme des étrangers, des membres du «deuxième collège», cette assemblée algérienne, créée en 1947 sous le gouvernement Ramadier, où seuls les indigènes musulmans étaient admis.

C’est Abderrahmane Dahmane, qui rappelle l’existence de cette institution coloniale. Le secrétaire national de l’UMP, chargé des relations avec les associations de Français issus de l’immigration et à ce titre bâtisseur des lobbies noir, arabe et asiatique au sein du parti majoritaire, a lui-même un parcours emblématique. Ancien militant socialiste, suspecté de communautarisme religieux par ses détracteurs, Abderrahmane Dahmane s’affiche désormais aux côtés du président de l’UMP, Nicolas Sarkozy, auprès de qui il enfonce le clou : « La France a été un empire musulman, mais jamais il n’y eut d’élus musulmans à l’Assemblée nationale.»

Les mots varient, la réalité ne bouge pas: la chambre du peuple n’est pas à l’image du peuple et de sa diversité. Noirs, Arabo-Berbères et Asiatiques forment largement plus de 10% de la population française, mais ces minorités, dites visibles, sont invisibles au palais Bourbon. Aucun élu sur les 555 de métropole. Elections après élections, les espoirs sont déçus. Mais les récentes émeutes de banlieue ont agi comme un électrochoc. Quels effets auront-elles sur les législatives de 2007? Opportunément, Jacques Chirac et François Hollande ont chacun plaidé pour une représentation plus équitable des minorités dans les institutions. «Cela fait vingt ans qu’on nous fait attendre, déplore Fayçal Douhane, 38 ans, membre du conseil national du Parti socialiste. Nous n’attendrons pas cinq ans de plus.»

Mercredi 26 avril, 20 heures, avenue de Clichy, dans le XVIIe arrondissement de Paris, au coeur de la «diversité». Au numéro 106, l’«Astros, club discothèque, nuit des îles», accueille une réunion publique du Collectif égalité des chances. Beaucoup de Noirs et d’Arabes sont dans la salle. Ils attendent la star de la soirée, Azouz Begag, ministre délégué à la promotion de l’Egalité des chances. Le député UMP Bernard Debré, qui vise la mairie de Paris en 2008, a déjà commencé son marché électoral. A la tribune, le chirurgien, chef du «meilleur service d’urologie du monde», comme il le souligne lui-même, y va de son discours: «Vous avez de la chance d’être les fils et filles de la France.» Une dame le coupe : « Si j’avais de la chance, je serais restée au pays ! » Bernard Debré, chevaleresque, reprend: « Eh bien, acceptez que nous ayons de la chance de vous avoir. »

Azouz Begag, tête d’éternel gamin, arrive enfin. Belle entame de discours : « Nous, enfants de pauvres, Français d’origines visibles, avons besoin de prendre la parole pour nous faire entendre.» A propos de la non-représentation des Noirs et des Arabes à l’Assemblée nationale, il déclare : «Pourquoi ne s’est-on pas rendu compte de cette absence? C’est elle qui a nourri le repli. » Il termine par un hommage appuyé au chef du gouvernement, Dominique de Villepin, son mentor.

En aparté, le ministre de l’Egalité des chances nous confie: «J’espère que dans dix circonscriptions, le PS et l’UMP présenteront face-à-face des candidats des minorités visibles, afin d’augmenter les chances d’élection de l’un ou de l’autre à l’Assemblée.» Et vous-même, Azouz Begag? «Je n’ai pas la carte de l’UMP et, vu mes rapports (exécrables, ndlr) avec Nicolas Sarkozy, je ne pense pas hériter d’une circonscription dite gagnable. Mais j’aime les paris impossibles. Je me présenterai peut-être à Lyon.»

La pression ne cesse de s’accroître sur les directions des deux grands partis, l’UMP et le PS. Les extrêmes ne sont pas en reste. Le Parti communiste pourrait inscrire parmi ses priorités l’élection à l’Assemblée nationale de candidats arabes ou noirs sortis de ses rangs. Le Front national de Jean-Marie Le Pen, estime, lui, ne pas avoir de leçons à recevoir sur ce point: «Nous présenterons des candidats issus de l’immigration, mais français à part entière», affirme Louis Aliot, le secrétaire général du parti. Et de citer quelques noms: Farid Smahi en région parisienne, Huguette Fatna, «une Noire martiniquaise», dans l’Essonne, Stéphane Durbec, qui vient «des îles», à Marseille.

Le processus de désignation des candidats, qui s’achèvera courant juin, donne lieu à d’intenses tractations. Tous les coups sont permis. Surtout les coups bas. Et l’on n’est pas plus tendre entre soi, à l’intérieur de la «diversité», qu’entre Français de plus vieille souche. A gauche, feu à volonté sur Malek Boutih, le secrétaire national du PS en charge des questions de société, «coupable» d’avoir rédigé un rapport pas très éloigné des thèses actuelles, restrictives, de Nicolas Sarkozy sur l’immigration. Bientôt, il sera le harki traître à la cause… «Il ne nous représente pas, il n’incarne pas les préoccupations des Français issus de l’immigration», dit un «camarade» socialiste d’origine arabe.

Malek Boutih n’a pas souhaité répondre à nos questions. La rumeur prétend qu’il aurait toutes les peines du monde à trouver une circonscription qui veuille de lui. Gêne du secrétaire national aux élections, Bruno Leroux: «Malek Boutih est quelqu’un qui ne laisse personne indifférent. Il a des propos qui ne font pas toujours plaisir. Il ne fait aucun doute qu’il sera candidat, et dans une circonscription gagnable.»

Au petit jeu des pronostics, l’UMP Abderrahmane Dahmane est du genre rabat-joie. «Je pense qu’aucun candidat des minorités visibles ne sera élu à l’Assemblée. Les Français ne sont pas prêts à faire ce pas. La donne sera différente aux municipales de 2008. Là, nous aurons des élus.» Cela étant, il y a une solution: les suppléances de candidats ministrables. On y réfléchit dans chaque camp. Ainsi, que la gauche ou la droite l’emporte, les députés élus accédant à un poste de ministre laisseraient leur siège à leur suppléant arabe ou noir.

Dans la fédération UMP du Val-de-Marne, un accord a été conclu. «Je serai le suppléant de Roland

Patrzinskzy», annonce Emmanuel Njoh, juriste d’origine camerounaise, «républicain jusqu’à la moelle épinière et seul délégué noir d’une circonscription UMP de métropole», précise-t-il. Mais lors d’un séminaire de son parti à l’Assemblée nationale sur le concept d’immigration choisie que cherche à imposer Nicolas Sarkozy, «on ne m’a pas donné la parole; on aurait pu, quand même», remarque-t-il. Abderrahmane Dahmane, lui, veut bien être «le suppléant de Nicolas Sarkozy à Neuilly».

A Bondy, en Seine-Saint-Denis, le remuant socialiste Hamid Belakhdar, bute sur la montagne Elisabeth Guigou, titulaire de la circonscription. «Toi, tu t’attaques pas à ma femme», lui aurait dit, pour rire, le mari de l’ancienne garde des Sceaux. Issue possible: faire équipe avec Elisabeth Guigou et prier pour qu’elle soit ministre à nouveau. A Bonneuil-sur-Marne, en région parisienne, la situation est inversée. «J’ai le soutien de ma section pour me présenter aux législatives, assure le socialiste Akli Mellouli. Une femme, Elisabeth Bouffard Savary, est d’accord d’être ma suppléante.»

Le socialiste fabiusien Fayçal Douhane, candidat à une candidature de député, voit grand. Mais il y a un hic : la concurrence de la minorité «femmes». Les législatives de 2007 auront lieu, en effet, sous le signe de la parité. Le PS a déjà tranché: un nombre équivalent de candidats hommes et femmes, une carte médiatique sans doute plus payante que celle des minorités visibles. Fayçal Douhane met en garde: «Je ne veux pas qu’au nom de la parité entre les sexes, à laquelle je souscris, le PS sacrifie, quantitativement parlant, la place qu’il s’agit de réserver aux candidats de la diversité.»

Il n’empêche, dans ce contexte, les femmes politiques noires ou arabes multiplient leurs chances. Dans le XXe arrondissement de Paris, la hollandiste Ouarda Karraï est partante. «En principe, c’est une circonscription réservée aux femmes», dit-elle en croisant les doigts. D’origine sénégalaise, Ramatoulaye Yade, secrétaire nationale de l’UMP à la francophonie, affirme ne pas être engagée, pour l’instant, dans un processus électoral. «Je veux faire des choix de manière réfléchie et non précipitée, affirme-t-elle. Femme, jeune, d’origine africaine et musulmane, je cumule tous les critères de la diversité. Et cela m’oblige à ne pas décevoir. Pour autant, je ne peux pas imaginer une Assemblée sans Noirs ni sans Arabes en 2007.»

De la relégation à la promotion, du «deuxième collège» au premier, de la banlieue au palais Bourbon, unseul ticket: le vote. Ce que les colonisés n’ont jamais connu, les petits-enfants de la décolonisation ont des chances de l’obtenir : l’égalité face aux urnes.

Par Antoine Menusier

Antoine Menusier

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