On connait les images du « grand débat national ». Elles passent en boucle sur BFMTV. Pendant des heures, on y voit le président, Emmanuel Macron, chemise blanche, les manches retroussées, debout face à une centaine de maires, eux sont assis. Il se promène, micro à la main, pour expliquer son action, justifier les réformes en cours. Les maires, venus assister à un débat, écoutent plus qu’ils ne parlent.

Pourtant le « Grand débat national », annoncé par le président en réponse aux aspirations démocratiques des gilets jaunes, n’est pas qu’un monologue d’Emmanuel Macron. Partout en France, des milliers de rencontres officielles sont organisées par des citoyens, des associations, à l’ombre des caméras des chaines d’information en continu.

Le Bondy Blog a assisté à un des ces débats discrets, à Gennevilliers dans les Hauts-de-Seine, où le collectif Banlieue Respect a convié une vingtaine de Gennevillois à proposer des idées pour améliorer leur quotidien. Composé d’une trentaine d’associations de banlieues, le collectif s’est mobilisé dernièrement dans les cortèges des gilets jaunes. Hassan Ben M’Barek, son président, connait bien les jeunes du quartier du Luth de Gennevilliers, c’est lui qui les a conviés ce soir-là. Ces jeunes, dit-il, n’ont pas l’habitude de venir aux réunions publiques.

Des jeunes, des militants, des anciens du quartier

Hassan n’est pas serein. Il est bientôt 19 heures, et peu de gens sont là, quelques journalistes sont pourtant venus couvrir l’événement. Mais aucun représentant de l’Etat ou de la majorité. Seule la conseillère municipale Jacqueline Clero (LR) est là ; c’est elle qui met à disposition le local de la section LR de la ville pour ce débat.

« Quand on lance une initiative comme ça, surtout dans les quartiers populaires, la moindre des choses pour les élus, c’est de venir, regrette le militant associatif. Qu’ils viennent discuter avec des gens, ceux qui sont dans la galère, qui ont des soucis à régler, qu’ils viennent discuter concrètement et ça se fera dans le calme. Aujourd’hui, je suis assez sceptique. »

Finalement, plusieurs personnes arrivent, des jeunes, quelques femmes et des enfants, une vingtaine au total. Ils viennent surtout du quartier du Luth. Quelques anciens du quartier sont là aussi, plus politisés, ils ont connu la marche contre le racisme de 1983, la politique de la ville des années 1990, les émeutes de 2005 aussi.

L’organisateur lance le débat, sans thématiques précises, il préfère que les gens s’expriment « sur leurs problématiques » plutôt que sur les thèmes « imposés » par le gouvernement. « Concrètement, qu’est-ce que vous pensez de la pertinence de ce débat, et qu’est ce que vous aimeriez voir évoluer dans vos quartiers ? », interroge-t-il. Bilel répond. La trentaine, il enfile son gilet jaune les samedis avec le collectif Banlieue Respect pour manifester dans Paris. Avec Hassan Ben M’Barek, ils y trainent leur banderole, « La banlieue avec les gilets jaunes ». « Il ne suffit pas de faire des débats, il faut que ça aboutisse à des choses. Macron, je ne comprends pas sa façon de faire les choses. Il y a plein de magouilleurs dans son entourage, on en a marre de leurs discours », assène-t-il, remonté contre le président. Ce débat, Bilel n’y croit pas vraiment.

Quand les jeunes sortent de chez eux, ils n’ont nulle part où aller

Sorti de prison il y a trois ans, il n’a toujours pas retrouvé de travail. « J’ai payé ma dette, dit-il, mais on vit la misère ». Sa colère, il la dirige vers le président, et les politiques en général, leur train de vie, leurs « costards à 15 000 euros », leur déconnexion avec les quartiers populaires aussi. Pendant ce temps, dehors, des voitures de police et leur sirène transpercent le calme apparent de Gennevilliers.  « Des voitures brûlent depuis ce week-end », lâche un participant au débat. « Il y a un élément déclencheur, aussi », précise Mohamed, la vingtaine, qui fait état de l’abandon de la jeunesse dans le quartier du Luth, la difficulté à se loger et la galère administrative pour trouver du travail.

« Il y a deux ans je voulais passer mon BAFA. La mission locale, elle m’envoie à l’espace jeunesse, l’espace jeunesse, il m’envoie au CIO, le CIO me renvoie à l’espace jeunesse », raconte-t-il, consterné par l’absurdité du processus. Bilel, très remonté, enchaîne. « Les jeunes, ils n’ont rien. Quand ils sortent de chez eux, il n’y a rien, ils n’ont nulle part où aller. Quand il y a un problème, c’est eux qu’on désigne tout de suite. Et qui on leur envoie ? Les flics ! »

Un autre participant poursuit la discussion. « Moi, je suis un père de famille, les problèmes je le vois. Il n’y a rien qui avance ici. Le maire, il met des cameras à 25 000 euros, ça sert à quoi, c’est pour protéger quoi, tu peux plus te garer ils te mettent une amende », peste-t-il. Le ton monte quand ils évoquent le maire, la police, et la gestion des questions sécuritaire à Gennevilliers. Tous ici racontent être constamment harcelés par la police. Hassan Ben M’Barek intervient. « OK, donc on va parler de sécurité, il y a quelque chose de contradictoire là, soulève le modérateur de ce débat. On avait une ville qui était calme il y a quelques années. Des élus locaux ont mis en place une politique de surveillance en mettant plein de caméras il y a 3-4 ans, le résultat c’est qu’il y a plus de violences qu’avant. C’est contradictoire alors, ce n’est pas la bonne méthode. »

Les minutes passent et le débat commence à prendre. Tout le monde écoute, certains se coupent la parole, mais tous sont généralement d’accord. Les idées fusent, Hassen Ben M’Barek les griffonne sur une feuille. Moussa, à peine vingt ans, travaille à Saint-Lazare. Il évoque la difficulté à trouver du travail à Gennevilliers, alors que le port de la ville représente un énorme bassin d’emplois. « Concrètement, répond l’organisateur du débat, une des propositions qu’on pourrait faire remonter, ce serait de créer une sorte d’intérim local, pour les jeunes des quartiers en difficulté, de pouvoir travailler dans ce bassin d’emploi très important. » L’idée fait l’unanimité, Hassan Ben M’Barek s’empresse de la noter.

Un débat auquel on participe sans y croire

La conversation embarque sur les impôts. On cite en vrac Gerard Depardieu, Dany Boon, Bernard Arnaud surtout, tous exilés fiscaux. « On ne peut pas demander aux petites gens de faire un effort fiscal, alors que les grosses fortunes ne paient pas, s’indigne Abdellah. On vient matraquer les gens on leur augmente la CSG. » La problématique de l’école est aussi abordée. On raconte les absences de professeurs, remplacé parfois au bout de plusieurs mois. Hassan n’en revient pas. « Je n’arrivais pas à y croire, mais c’est vrai. » En parlant de services publics, on évoque aussi La Poste et son courrier qui n’arrive pas, parfois pendant deux ou trois semaines.

Hassan fait le bilan, il trie les idées sur sa feuille. Intérim social pour les jeunes de Gennevilliers, un local pour qu’ils puissent se retrouver, le retour des emplois aidés pour les associations des quartiers. Il promet de faire remonter ces idées, d’assurer le suivi avec le préfet, qui représente l’État.

Et puis, il finit par lancer : « Qui croit au débat ? » Personne. Sauf Steven, timide, qui se lance, seul contre tous. « Moi je crois au débat, c’est une forme de partition citoyenne, je pense qu’à la fin de ce débat il peut y avoir des solutions qui peuvent en résulter et être appliquées », assure-t-il.  Il ne semble pas avoir convaincu l’assemblée, surtout pas Bilel, qu’il l’interrompt, et semble perdre patience. « Toi, c’est quoi ta solution ? », lui lance-t-il sèchement.

Il propose qu’on baisse les impôts sur les petites et moyennes entreprises, une idée saluée par un autre participant, qui cherche justement à monter son entreprise. Les autres écoutent et ne bronchent pas, sauf Bilel, toujours un truc à dire, qui affirme que le gouvernement n’autorisera jamais une telle baisse d’impôts. S’ils ne sont pas tous gilets jaunes, tous ici comprennent le mouvement et la colère de ceux qui manifestent tous les samedis en France. Ils partagent les mêmes combats, les mêmes colères, font appel aux mêmes rancœurs : l’injustice fiscale, le dégoût d’un système politique déconnecté des réalités, et le sentiment d’avoir été abandonné par les services publics.

Pour les plus anciens, comme Sylvanus, qui a été de toutes les luttes depuis 40 ans, tous ces problèmes n’ont rien de nouveau et l’État a prouvé depuis longtemps qu’il était incapable de les résoudre. « Les grands frères, nous, on a subi tout ça, et ça prend maintenant nos petits jeunes qui viennent derrière nous, c’est une nouvelle génération qui arrive, eux aussi sont confrontés à ça, se désole-t-il. Que faire, qu’est-ce qu’il faut faire ? Ce n’est pas une histoire qui date d’hier, on aurait pu entendre parler des gilets jaunes depuis les années 90 ! »

Il est presque 21 heures, c’est l’heure de clore le débat. Des participants s’en vont, certains restent discuter, Hassan Ben M’Barek propose de prendre une photo devant la banderole qu’ils amènent en manifestation avec les gilets jaunes. Tous sont satisfaits d’avoir pu s’exprimer, mais peu confiants de voir les retombées concrètes de leurs propositions. Loin des projecteurs, ce débat a eu le mérite de rassembler certains habitants et de partager autour des constats du quotidien. Par contre, personne n’est dupe. Tous s’accordent à dire que, pour le pouvoir, ce grand débat a pour objectif  est surtout de faire bonne figure face à la grogne des gilets jaunes. Hassan Ben M’Barek a prévu d’organiser cinq ateliers de ce type, en banlieue parisienne, mais aussi à Marseille. Lui-même se veut pourtant bien conscient des limites de l’exercice. « On engage les débats et on verra ce que ça va donner. »

Simon MAUVIEUX

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