Dans le Pas de Calais, le symbole est fort et emblématique de la poussée du Front national aux élections municipales. Candidat depuis 1995, Steve Briois, a devancé le maire sortant PS de 2177 voix. Reportage.

FNUn sympathisant FN fait le V de la victoire et serre sa vieille mère contre lui. Son rêve se réalise, Steeve Briois, son champion, vient d’être élu maire de Hénin-Beaumont dès le premier tour. Un score de 50,26% s’affiche enfin sur l’écran de la salle des fêtes, trois heures après la fermeture des bureaux de vote, les résultats tardant à arriver. Quelques militants frontistes laissent éclater leur joie mais ils sont très minoritaires, une petite dizaine à clamer haut et fort leur soutien à « Steeve et Marine ». Le champagne coule à flots mais ailleurs, dans un local plus excentré où le Front National fête l’aboutissement d’années d’implantation locale et de « labourage » de terrain électoral.

Dans la salle des fêtes tout près de la mairie, l’ambiance est lugubre pour les opposants du Front National. La rumeur avait commencé à bruisser dès 20 heures, et les 18 bureaux de vote mettant Steeve Briois en tête du scrutin amenuisaient, annonce après annonce, l’espoir d’un second tour. Le collectif des Jeunes Motivés de Hénin-Beaumont fait corps mais les visages sont graves et les yeux embués. Judicaëlle, étudiante de 23 ans, engagée au Mouvement des Jeunes Socialistes ne peut plus parler tellement elle a la rage. Adrien, de la Jeunesse Communiste, inscrit sur la liste d’Eugène Binaisse arrivé en seconde position, broie du noir « va les déloger maintenant qu’ils sont en place » lance-t-il, avant de quitter rapidement les lieux, très choqué.

JeunesMotivesAurélien, lycéen de 17 ans, Alexis 22 ans, opérateur en radiologie, Aymeric, 25 ans, sans emploi ou Sarah, lycéenne de 17 ans se parlent pour traverser ce moment difficile. « L’équipe d’Eugène Binaisse et la gauche en général ont fait une très mauvaise campagne » peste Alexis qui avoue sa tristesse, comme Aurélien. « On le sentait quand même venir, on a envisagé le pire scenario et malheureusement il a eu lieu… On est en train de revenir aux années 30 » redoute Aurélien. Aymeric lui, ne se dit pas surpris… « Ça fait 20 ans que le FN prépare le terrain, élection après élection ! Et avec les affaires de Dalongeville, les impôts qui ont augmenté de 85 pourcent, les usines qui ferment : les gens en ont marre… Hénin-Beaumont a voté. Nous, partisans de gauche, on est écœuré mais on va se rassembler, se mettre dans l’opposition et on ne doit rien lâcher ! ».

Dans les rues de la nouvelle ville Front National, rien ne se passe. Pas de klaxons, aucune manifestation ni célébration. La fête est confinée au local réservé par le Front National pour la soirée. Les CRS mobilisés et qui patrouillent dans leur car sont au chômage technique. En remontant de la mairie vers la place de l’église, la permanence du Front de gauche déprime aussi. La poignée de militants qui se tient sur le pas de la porte montre un grand désarroi. Frédérique, 39 ans, présidente d’une association d’aide à la personne, et 22ième sur la liste Binaisse est très déçue et inquiète. « Maintenant les gens vont devoir assumer leur choix, comme la fermeture d’assoc’ caritative comme la mienne, qui vient en aide à 400 familles… Nous avec notre liste, on s’est rallié à Eugène Binaisse pour faire barrière au Front National et on s’est fait cracher dessus pendant des semaines à cause de ça…. Alors que monsieur Bouquillon du MRC s’est présenté seul, à cause de son égo démesuré comme monsieur Dalongeville qui s’est présenté seul alors que dans 6 mois, il est en prison ! Ils portent une grande responsabilité dans la victoire du FN avec la multiplication des listes à gauche… »

NoelEtFrederiqueDavid Noël du Parti Communiste, tête de liste du Front de gauche rallié au maire sortant socialiste avoue son amertume face au résultat, sans parler des attaques de Jean-Luc Mélenchon, l’ex candidat malheureux à la législative de 2012, qui l’accable sur son blog, lui reprochant de ne pas avoir maintenu la liste FDG. « Je déplore l’attitude irresponsable du Parti de gauche et des partisans de Jean-Luc Mélenchon qui n’ont eu de cesse pendant trois semaines de dire qu’on allait « à la gamelle », que le PCF se ralliait pour avoir des postes… Ils n’ont pas eu l’honnêteté intellectuelle de reconnaître que l’on faisait cela pour faire barrage à l’extrême-droite. Moi je pense que le choix de se rallier était le seul possible…celui du vote utile. Demain nous serons la voix du monde du travail, la voix de la gauche anti libérale à siéger au conseil municipal pour lutter contre le Front National…» lui répond l’élu PC.

Steeve Briois en remportant le fauteuil de maire de Hénin-Beaumont qu’il convoitait depuis tant d’années n’a pas seulement provoqué le coup de tonnerre politique et médiatique du premier tour des municipales 2014. Il a aussi défait une gauche divisée et traumatisée qui cède pour la première fois un bastion jusqu’ici imprenable hérité de la SFIO, non pas à la droite mais à l’extrême-droite. Et c’est historique.

Sandrine Dionys

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