« On ne pourra pas battre la droite dure avec une gauche molle ». Cette petite phrase répétée en boucle par Martine Aubry est devenue le tube de la semaine. Si la formule paraissait efficace, il semble qu’elle n’a pas vraiment fait mouche. Peut-être parce que derrière le slogan, les français ont flairé la posture, voir l’imposture. A travers cette petite phrase, Martine Aubry voulait s’imposer comme la candidate du changement face à un François Hollande supposé plus modéré, et qui serait le tenant d’un réformisme gestionnaire. Dans les faits, la gauche de Martine Aubry est tout aussi molle que celle de François Hollande. Entre le candidat normal et la candidate par défaut, c’est un peu rose bonnet et bonnet rose. Aubry et Hollande sont de véritables clones idéologiques, « les deux faces d’une même pièce », comme l’a habilement souligné Arnaud Montebourg.

Martine Aubry, comme François Hollande, sont des bébés Delors. Si la première est la fille naturelle de l’ancien président de la commission européenne, le second pourrait être son fils spirituel (de 1993 à 1997 François Hollande a d’ailleurs été président du club Témoin, cercle de réflexion deloriste). Tous les deux partagent avec lui le même prétendu réalisme économique, ainsi que le même engagement européen confinant parfois à l’aveuglement. Avec l’Acte unique européen, qu’il a fait voter en 1986 et qui consacre la libre circulation des personnes, des marchandises, et des capitaux, Jacques Delors peut être considéré comme le père de l’Europe du grand marché. Consciencieusement, Martine Aubry et François Hollande ont poursuivi son œuvre en votant depuis 30 ans pour tous les traités européens, et en soutenant sans réserves le « oui » lors du référendum constitutionnel de 2005.

Le succès d’Arnaud Montebourg, troisième homme de cette primaire, a montré que beaucoup de Français veulent en finir avec ce conformisme politique. Bien plus qu’une simple alternance, il souhaite une nouvelle donne en rupture avec le courant néolibérale dominant. Lors du débat de jeudi dernier, les deux finalistes ont pourtant refusé de sortir de l’ambiguïté. Si Martine Aubry et François Hollande ont reconnu du bout des lèvres les dangers du libre-échange, ils ont refusé de reprendre à leur compte les thèmes de la démondialisation ou du protectionnisme européen. Ces idées se sont néanmoins imposées, et il sera désormais difficile de les  contourner. Quel qu’il soit, le vainqueur de cette primaire ne pourra pas se contenter éternellement des mêmes discours convenus. Et pas seulement parce qu’il faudra rallier l’électorat d’Arnaud Montebourg. Mais aussi parce que le succès de ces primaires est peut-être un trompe-l’œil.

2,6 millions d’électeurs, c’est beaucoup. Pour autant, c’est loin d’être suffisant pour passer le premier tour de la présidentielle et encore moins pour rassembler une majorité de français. D’autant plus que comme le révèle Gérald Andrieux dans un article intitulé Primaire PS: 2,6 millions d’électeurs. Avec ou sans le peuple? ( http://www.marianne2.fr/Primaire-PS-26-millions-d-electeurs-Avec-ou-sans-le-peuple_a211403.html) publié dans Marianne2, l’électorat populaire  est une nouvelle fois le grand absent de ce scrutin. Si le PS a rassemblé les siens, les classes populaires n’ont pas fait le déplacement.  C’est pourtant à cet électorat là, le plus durement touché par les ravages de la désindustrialisation et de la mondialisation, qu’il faudra s’adresser en priorité, si possible avec les tripes et le cœur…

Faute de quoi, il  ne manquera pas de  se tourner vers les extrêmes. Marine Le Pen n’a pas attendu Arnaud Montebourg pour dénoncer les dérives du système néolibéral et les limites de la construction européenne. La présidente du FN a également fait mains basses sur les valeurs de la République et la laïcité. Autant de sujets qui ont été à peine esquissés lors de ces primaires. Laisser au FN le monopole de ces thèmes pourrait s’avérer dangereux. En 2002, Lionel Jospin s’était contenté de hausser les épaules en déclarant de manière laconique, « l’Etat ne peu pas tout ». On avait vu le résultat…Cette fois, devant l’échec cinglant du sarkozysme, les socialistes pourraient être tentés de tout miser sur un 21 avril à l’envers. Un calcul aussi cynique serait une catastrophe  pour le pays, pour la démocratie, et sans doute au final pour le PS, lui-même.

Alexandre Devecchio

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