Il fut un temps – pas si révolu- où certains candidats à des élections locales soudoyaient quelques « grands frères » pour faire leur promotion. Je me souviens encore de Christophe, qui faisait campagne pour le RPR (ancêtre de l‘UMP). Un bon communicant, sauf quand on lui demandait un peu trop de détails : « Vote pour celui que je te dis ta mère l‘écureuil ! »

Pour les plus grosses échéances, les grands partis envoyaient des militants, disons un peu mieux rompus au dialogue. J’insiste : un peu. Des militants qui ressemblaient souvent à la population locale et qui, parfois, prenaient un accent grotesque, comme s’ils avaient débarqué sur une île peuplée d‘attardées mentaux analphabètes : « Wesh, t’as vu… ». C’est ça, ok.

Et puis, des missionnaires de la démocratie d’un genre nouveau sont apparus ces dernières années. Ceux qui se réclament, dans un français impeccable, d’une démarche citoyenne et qui ne roulent pour aucun parti, comme Mourad, la quarantaine : « Vote pour qui tu veux si c’est ton choix et que tu adhères ». Des femmes et des hommes qui battent le pavé pour réveiller les tours. Bénis soient-ils.

En avril dernier, le discours de Mourad était d’ailleurs plutôt bien passé . Les excuses de certains Gremlins de la cité ne l’avaient même pas refroidi : « Dimanche ? Je fais des cookies avec ma mère » ou « Dimanche ? Je recouds tous mes jeans parce que j’ai des grosses cuisses et ça frotte ». Il avait résisté à ça.

Mourad aimait certaines formules plus que d‘autres. « Ose », « Ne sois pas complexé », « Laisse parler ta voix dans l’urne ». Jamel (prénom modifié), 19 ans, la calvitie prématurée (qu’il soigne au Petrole Hahn) a appliqué tout ça à la lettre : il a voté Marine. Oui, Marine Le Pen.

Il ne pense pas qu’il y a trop d’Arabes, que la peste bubonique est préférable à l’Islam et que la femme doit ressembler à la laitière sur les yaourts du même nom. Non, il a juste laissé parler son inspiration : « J’ai pesé le pour et le contre. Qu’ont fait les autres pour nous hein ? Faut du changement mec, on peut pas rester comme ça. C’est la lutte finale gros! J’en ai marre du capitalisme, je veux partager ».

Des fines gouttelettes de sueur finissaient d’alimenter les deux auréoles sous ses aisselles. Deux belles traces jaunes, couleur urine. « Demande aux autres » conclut-il.  Deux jours plus tard, je croisai Nasser et Bakary, deux de ses acolytes, qui confirmaient le besoin de voir autre chose. « On a voté Mélenchon mec ».

Ils m’assurent qu’ils ont rencontré d’autres jeunes sur Paris, qui les ont convaincus de choisir le Front de Gauche. « Il y avait Jamel aussi. Il  a bien kiffé le discours, rien qu’il nous en parlait après. Mais il était là qu’au début et à la fin surtout, quand les partisans de Mélenchon déliraient en criant dans la rue qu’ils allaient voter Le Pen. Jamel il gueulait avec eux. Pourquoi, il a fait quoi ? » Non, rien.

Dans le même genre, Ambroise. Lui aussi a été accosté par l’un de ces missionnaires. Il a eu affaire à Fanny, assurément la plus belle des militantes associatives (comme vous le comprenez, je suis sur le coup) que j‘ai pu voir. Elle lui a parlé démocratie des heures. Il aimait ça, car personne ne lui parlait jamais ou seulement en cas de nécessité.

Ce bon Ambroise, 18 ans tout juste, ne comptait même pas voter. « J’ai le temps encore, il y aura plein d’autres occasions, je me consacre à mes études. Dans la vie, faut prendre son temps ». Fanny lui a parlé « sacrifice », « valeurs universelles », « combat pour la dignité ».

Il a donc décidé de voter Philippe Poutou. Il mit un peu plus de 24 heures pour donner une explication. Non pas que cela soit honteux. Mais c’est bien de savoir quand il se passe des choses comme ça. « Ce mec est cool mais il est en queue de peloton, faut l’aider le gars. Il a besoin de nous, c’est ça la solidarité, la fraternité, le sacrifice » sourit-il.

Il me reparla de Fanny (est-il sur le coup aussi ? Mais non, il n’a que 18 ans merde) et ressortit quelques unes de ses grandes tirades : « Voter, c’est choisir le candidat qui nous est le plus proche, qui nous parle et nous ressemble ». C’est vrai, le mec va à l’usine, met des jeans Giga Store, connaît la galère.

Je me lance dans une grande réflexion. Il me coupe. « Regarde ». Il tire une photo. Un homme aux cheveux gris, le visage amaigri et à peine visible sous sa capuche. C’est Poutou : « Ah tu es fan, tu as carrément des photos de lui ! » Silence. « Mais non, c’est mon daron! Il ressemble hein?  Je sens bien la proximité là ! »

Ultime scénario. Là, je ne ferai aucun suspens. Eddy,19 ans, a voté Jacques Cheminade. Oui, Cheminade. Il a le droit hein. Mais Eddy, c’est un Gremlins. Un marginal. L’an dernier, tandis qu’il s’était encore certainement surpassé, son père le prit par le bras dans le hall, les yeux mouillés : « Tu es né pour me faire chier. Je t’aime pas, voilà. Tu es un accident ». Ca ne l’a jamais marqué. D’abord parce que son père et lui font le gros de leurs conneries ensemble, et puis parce que son sourire niais ne l’a jamais quitté.

Il a vu Fanny aussi : « Je sais pas trop ce qu’elle a dit,  j’écoutais pas ». Eddy ? C’est aussi mon voisin. L’un des plus politisés du quartier. Il lit Attali pour affiner son économie, ne manque jamais Bourdin sur BFM et Secret Story sur TF1. Il nous est arrivé d’avoir des débats. Le salaud est calé : il m’est donc arrivé de mentir sur certains faits pour faire croire que j’avais raison et sauver ma face : « T’as été à la fac ? Nan ? Ben ferme-là ».

Il a voté Cheminade. Deux fois en plus. Au second tour, il m’a juré avoir barré le nom de l’un des finalistes et écrit Cheminade. Une connerie de plus à son palmarès pensais-je. « Pour faire chier » . Et puis ce soir, juste avant d’écrire ce billet, je l’ai recroisé. Fumant une clope, tranquille. « Ca va Cheminade? ». Il a souri : « Cheminade veut aller sur la Lune ? Il n’est pas plus ridicule qu’un autre, avoue. Il n’y a pas de solution sur terre, alors pourquoi pas aller sur la Lune? Ca me plait bien moi ».

Ramsès Kefi

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