On n’attire pas les politiques avec du vinaigre, c’est bien connu. Il faut des caméras et une surprise. AC Lefeu maîtrise parfaitement la boite à outils de la communication politique. Il crée le contexte avec une idée, un slogan et un lieu symbolique. Le rouleau compresseur médiatique fait le reste. Le microcosme politique se met en mode vibreur instantanément et joue des coudes pour décrocher une audience et les quelques images pour les chaînes tout info.

Avant ce coup de force venu de Clichy-sous-Bois, plusieurs voix déploraient l’absence de la question des banlieues dans la campagne présidentielle. Quelles sont les raisons de ce rendez-vous manqué ? Parler des banlieues n’est pas très payant électoralement. La gauche a déserté les quartiers populaires. Dans certaines circonscriptions, le parachutage de quelques apparatchiks par le duo Aubry/Hamon a fini par faire voler en éclat la maigre dynamique locale. Le think thank Terra Nova, réservoir à idées du PS,  propose même d’abandonner purement et simplement cet électorat. Autant dire que l’élite du parti se préoccupe des banlieues comme de la couleur de sa première chemise. La droite a quelques soldats perdus qui quadrillent tant bien que mal certaines villes conservatrices par tradition. A part quelques slogans lors des campagnes électorales, le parti présidentiel n’a aucune idée sérieuse sur le sujet. Les quartiers populaires n’existent pas dans le logiciel de l’UMP ou alors sous le prisme sécuritaire.

Seuls au monde dans ce no man’s land politique, les habitants des quartiers, et particulièrement les jeunes générations, sont  lassés des grands discours qui produisent peu de résultats. Ils gonflent à chaque élection les rangs de l’abstention et se réfugient, pour certains d’entre eux, dans la chaleur de la parole religieuse.

Pourtant, la situation exige une réponse politique. Mais là aussi, le constat est alarmant. Le ministre de la Ville, Maurice Leroy, est hors-service depuis les élections sénatoriales, contraint de rester à son poste faute d’être élu sénateur. Il est à la tête d’un ministère fragile, sans administration et sans ambition. C’est le parent pauvre de ce gouvernement. Yazid Sabeg, commissaire à la diversité et à l’égalité des chances,  prêche dans le désert, commande des rapports qui sont autant de coups d’épée dans l’eau. Gérard Hamel, le président de l’ANRU, a récemment évalué à 40 milliards d’euros la somme nécessaire à la réalisation de la deuxième phase du plan national de rénovation urbaine. Des élus de tous bords militent pour le renouvellement de l’acte II de ce programme. Leurs colloques et leurs tribunes dans les journaux dépassent rarement le cercle des initiés. Pas d’émeutes, pas de réponses politiques.

Aucun candidat ne s’est risqué à rencontrer ces acteurs pour prendre la mesure de la situation et ensuite répondre par un quelconque engagement ! En effet, il est plus simple d’aller prendre des photos et de faire des promesses qui n’engagent que ceux qui y croient, le tout emballé dans un slogan. Après le « plan Marshall » du candidat Sarkozy en 2007, voilà le « grenelle des quartiers » made in François Hollande en 2012. Enfermer un problème complexe dans une petite phrase, telle est la logique politique de l’époque !

D’ici la fin du siècle, 80% d’entre nous vivra en ville. Il s’agit de sortir les banlieues du droit d’exception, de la précarité politique et administrative pour les intégrer dans le droit commun. Selon les dernières statistiques du ministère de l’Éducation nationale, 20% des élèves ne maîtrisent pas les compétences de base à la fin de la scolarité obligatoire, et 150 000 jeunes sortent de l’école, chaque année, sans la moindre qualification. Selon l’INSEE, 20% des jeunes ne disposent pas de capacités suffisantes de lecture. Une révolution éducative s’impose parce que l’école a elle seule ne peut plus faire face à la situation.

Le chômage des jeunes des quartiers atteint près de 45%. Près de 40% de ces jeunes n’ont pas de formation. Près de 50% ont des emplois temporaires. Tout est à inventer pour lutter contre ce virus infernal qui brise le destin de toute une génération. Créer son entreprise permet de contourner les obstacles. C’est une voie d’accès vers le travail. Pourtant, les jeunes entrepreneurs rencontrent de nombreuses peaux de banane sur leur chemin. Il faut gagner, avant tout,  la confiance de leurs interlocuteurs, notamment des banquiers dont la présence est décisive au lancement de l’activité. Cette période est déterminante, l’amorçage est vital. L’autre difficulté pour ces jeunes est de se faire une place dans les réseaux constitués : ils sont absents des chambres de commerce, des chambres des métiers, des antennes locales du Medef. Ils sont absents des salons professionnels, des événements divers où sont présentées les bonnes affaires à venir ou encore les appels d’offre en préparation. La France des affaires est fermée à double tour. Pas de réseau, pas de boulot.

Enfin, la lutte contre la ségrégation territoriale reste un tabou dans le débat contemporain. La France compte 4,5 millions de logements locatifs sociaux, qui accueillent environ 10 millions d’habitants. Il manque aujourd’hui près d’un million de logements pour répondre à la demande. Votée en 2000, la loi SRU (solidarité et renouvellement urbain) impose, sous peine d’amende, un quota de 20 % de logements sociaux dans les villes de plus de 3 500 habitants. Mais de nombreux élus de droite et de gauche continuent de préférer la sanction à la construction avec le soutien implicite de leurs électeurs. C’est une hypocrisie nationale qui alimente les fractures territoriales. La tolérance zéro promise aux délinquants des cités doit être de mise pour les élus complices de ce séparatisme social assumé, parfois revendiqué.

Les banlieues sont les grandes oubliées de cette campagne parce que la mémoire collective ne considère pas leurs habitants comme des Français légitimes. Quelques soubresauts des candidats ne feront pas oublier un manque cruel de prise de conscience des enjeux socio-économiques de ces territoires. Dans la pâtisserie électorale, la banlieue est un ingrédient utile à la décoration. Une petite cerise sur le ghetto…

Nordine Nabili

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