Il est midi, et je suis censée retrouver sur l’avenue des Champs Elysées, Sacha, une camarade qui suit les mêmes études que moi, et avec qui j’ai sympathisé sur les bancs de la fac. Après quelques minutes je la trouve, et nous décidons de nous promener un peu tout en papotant, de tout et de rien. Nous finissons par entrer dans le magasin H&M, pour regarder la dernière collection en partenariat avec un célèbre designer. Nous la trouvons laide, et nous décidons de partir à la quête d’un bonnet pour l’hiver. Nous sommes donc Sacha et moi, au rayon bonnet, et on s’amuse à les essayer tout en rigolant et en blaguant. Rien de bien passionnant dans cette intro mais patience.

Nous rigolions jusqu’à ce qu’un groupe de trois filles passe devant nous, et que l’une d’entre elles, en jean, grosses bottes (imitation Ugg), fond de teint orange, extensions capillaires jusqu’aux hanches et casquette m’accoste et me dit « C’est moche », avec un regard plein de haine et de provocation. Sur le coup, je ne m’aperçois pas vraiment qu’elle cherche la bagarre alors je ne réagis pas tout de suite, mais quand je me rends compte que cette bande de trois filles s’est mise sur le côté, et qu’elles attendent toutes trois ma réaction, forcément, là je comprends. Mon amie, a arrêté de rire, et moi aussi, je finis par demander à la fille de se mêler de ce qui la regarde et de me laisser tranquille. Ce qui, je trouve est tout à fait correct de ma part. Cependant, elle reste là, et se moque de moi. Ne supportant plus son comportement, je commence à m’énerver, et lui déclare que sa tenue digne d’une grande racaille de cité n’est pas chic, et que je n’ai pas de leçon à recevoir d’une fille qui ne sait même pas paraître naturelle. Je décide de m’en aller, car je sais, pour avoir grandi dans un quartier avec beaucoup de filles semblables à celle qui me provoquait, que ce qu’elle cherchait c’était une bagarre. Donc je me dirige vers la caisse, paye mon bonnet et prend l’escalator.  Je commence à oublier cette scène, quand Sacha me dit « Doria, elles sont en train de nous suivre ».

Parmi les filles qui nous prenaient en chasse, il y’avait celle à la casquette, une autre maigrichonne avec un tissage qui rendait l’âme et enfin une troisième petite et un peu ronde, mais  jolie. J’étais restée très calme jusque là, mais quand j’ai entendu « Nique ta mère, salope », mon sang n’a fait qu’un tour. A ce moment, je n’ai plus voulu réfléchir comme une personne civilisée, je ne supportais plus ces provocations et était à deux doigts d’en venir aux mains. Mon amie ne savait plus quoi faire et tentait de me raisonner. Mais j’étais réellement en colère, la fille qui m’avait provoquée ne parlait plus, et regardait ses pieds. Elle se taisait tandis que je la remettais en place. Elle finit par me répondre « T’es qu’une arabe friquée de Paris ». C’était donc ça ? Toute cette provocation, ces insultes, parce qu’elle pensait que j’étais « friquée » ? J’étais encore plus énervée. Mais Sacha finit par me raisonner, ces filles valaient-elles le coup de gâcher notre journée ? Non. Alors nous avons décidé de mettre fin à la dispute et de nous en aller.

Mais les filles nous suivaient encore. Le problème étant que nous avions nos ordinateurs dans nos sacs, nous avions peur de nous les faire voler. Sacha, excédée, finit par se tourner et dire aux trois filles «Bon, vous comptez nous coller pendant longtemps encore ? ». Apparemment, les trois, attendaient que ma copine ouvre la bouche, car dès qu’elle a prononcé cette phrase, la maigrichonne voulut la frapper. Et c’est donc malgré moi, que je me retrouvais à tenir éloignée la fille et à devoir la raisonner. Nous n’étions pas en faute, mon amie et moi, et je me retrouvais à devoir retenir une sauvage de sauter sur mon amie. Ce qui me frappait, c’était la nonchalance des deux autres. Elles semblaient habituées à ce genre de provocations, elles semblaient être ailleurs et faire ça par ennui.

Blasées et énervées, nous décidons donc de nous en aller « sans autre forme de procès » et de les ignorer coûte que coûte. Nous y sommes parvenues. J’avais décidé de laisser mon orgueil de côté et de jouer la diplomatie. Par conséquent, je me suis contentée de leur souhaiter un « bonne journée » ironique et de leur tourner le dos.

Avec Sacha, nous avons ensuite reparlé de cet évènement, et elle finit par me dire une phrase qui m’a marquée : « Doria, ce n’est pas contre toi, mais je comprends pourquoi certains votent Le Pen ». Ce n’est pas la première fois que je me retrouve face à de telles situations d’agressions gratuites, dans l’unique but de « s’amuser », et je me demande où je suis sensée me placer dans tout ça.

Je connais des centaines de filles, comme ça. On les appelle « les Zahia » . Des tenues tape à l’œil, un langage vulgaire, un comportement exécrable, tout ça, je connais, et j’ai appris à le gérer. Mais je pense que comme beaucoup, je me sens à l’étroit. Par mes origines, je ne suis pas tout à fait française, mais pourtant je me sens comme telle. Devrais-je payer pour les autres ? Être prise à partie par tout le monde ? Parce que ma position, et je ne suis pas la seule dans ce cas là, est délicate. En banlieue, je suis une « vendue », une arabe « francisée » et ailleurs on me sous entend et on me fait comprendre que si on vote Le Pen, ce n’est pas contre moi.

Les filles qui m’ont « agressée », ne m’ont pas frappée, car elles ont fini par comprendre que j’étais du 93. Mais si mon amie avait été seule, quelle aurait été l’issue de cette discorde ? Et plus important encore, pour qui va-t-elle voter en 2012 ?

Doria Attia

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