« 100 rue Grimau », nous a-t-on donné comme adresse de la mosquée de Drancy. En arrivant au numéro 100, une unique plaque : « Rugby Club de Drancy ». Le chemin pour se rendre au lieu de prière n’est pas facile à trouver. Mais nous y voilà. Un bâtiment qui sent encore le neuf. « La moquée date d’il y a un peu plus d’un an », nous éclaire Khadija, une jeune fille « très souvent là ». Financée par la mairie drancéenne, l’Association culturelle des musulmans de Drancy, qui comprend la mosquée, a été inaugurée en février 2008, soit un mois avant les élections municipales.

A Drancy, depuis quelques années maintenant, l’imam Hassan Chalghoumi, président de l’association et par ailleurs à la tête de l’Association des imams de France, multiplie les rencontres, notamment entre les communautés musulmane et juive de la région parisienne. « On doit obliger les gens à se tendre la main. On ne peut pas faire autrement. Pour moi aussi, cela n’a pas été naturel au début », assure l’imam, élégamment habillé d’un costume noir pour l’occasion. Un dîner réunissant à la même table jeunes et policiers. « Il faut créer des espaces de dialogue comme nous le faisons avec la communauté juive », argue Hassan Chalghoumi.

C’est donc une quarantaine de personnes qui se retrouve ce mercredi soir autour sous les tentes installées à proximité de la mosquée. Les cinq tables des convives sont joliment décorées à l’orientale. Tout y est : fauteuils marocains, petits poufs, tables basses. L’imam Chalghoumi prend bien soin de disposer soigneusement ses invités et de tenter d’harmoniser les tables. Et nous de nous disposer stratégiquement. L’ambiance est au départ un peu guindée. Les gens s’observent, glissent quelques mots entre deux cuillerées de chorba, font les présentations. Petit à petit, les langues se délient. Au « je vous ressers un peu de soupe » succède un « Alors les jeunes, vous pensez quoi de la police ? ».

A cette question, Abdel, 18 ans au mois d’octobre, accompagné de son père et de son ami Morgan, nous explique que dans la plupart des rencontres avec la police, « ça ne se passe pas très bien ». Morgan abonde : « On sent vraiment que certains cherchent à nous énerver, mais pour ma part, j’entre rarement dans leur jeu, je préfère temporiser. » Les deux jeunes ne font pas de généralités, conscients que dans la police, il y a les méchants et les gentils, même si à les écouter, il y a quand même plus de méchants que de flics sympas-cool en Seine- Saint-Denis.

A la table d’à côté, le ton est plus réservé. Quatre ados pour un agent de police et un policier retraité. A cette table, les jeunes ne semblent pas avoir de problèmes particuliers avec les forces de l’ordre. Ils préfèrent la boucler. « Il n’y a pas de guet-apens, ne vous inquiétez pas, on est là pour discuter ce soir, il n’y aura pas de contrôle à la fin », plaisante un photographe.

Un jeune Bondynois se décide enfin à prendre la parole : « Concernant la police, j’ai vraiment l’impression qu’ils ne sont jamais là au bon moment. Quand on a besoin d’eux, ils arrivent toujours en retard. Par contre, pour contrôler les jeunes qui marchent dans la rue, ils sont toujours là. » Cette affirmation rend les policiers perplexes : « Le problème, c’est que quand on contrôle, on nous dit qu’on le fait trop souvent et puis quand on ne contrôle pas, on dit qu’on ne fait pas notre boulot, alors… Il faut aussi prendre en compte le fait que la police accomplit un travail difficile et que l’on ne peut pas être partout. »

Retour à la première table, où Abdel raconte une anecdote : la fois où il s’est fait contrôler par la police. « J’étais devant ma résidence avec des potes et ils sont venus nous voir, d’abord ils nous ont fouillés. Ensuite ils nous on dit qu’il y avait eu un cambriolage d’un tabac et qu’ils pensaient tout simplement que c’était nous ! On n’a pas vraiment réalisé la rapidité avec laquelle ils nous ont embarqués menottés, sans chercher à nous comprendre. A la fin, ils nous ont relâchés, soi-disant qu’ils nous auraient confondus avec d’autres jeunes. Le pire, c’est que quand mon père est venu me chercher, il a demandé aux agents de police dans quel endroit il m’avait arrêté. Ils ont donné un nom de rue qui se trouve près du tabac en question, alors qu’ils m’avaient arrêté devant chez moi. On a trouvé ça un peu gros quand même. »

A la table voisine, l’histoire de Farid, converti à l’islam : « Moi, je suis un Blanc, un vrai de vrai, alors quand je marche dans la rue en jean-baskets, je me fonds plutôt dans la masse si vous voyez ce que je veux dire, je peux passer devant la police sans me faire contrôler. Par contre, c’est différent quand j’enfile ma djellaba et ma chachiya (un petit bonnet ou chapeau) et en plus, je suis barbu, alors quand j’ai la totale, j’ai toute la police à mes trousses. Excuse-moi mais j’ai du mal à comprendre. »

Alors qu’une discussion s’engage sur les habitudes vestimentaires des jeunes des quartiers, un policier déclare : « Je suis partisan des raccourcis. Quand on sait que notre façon de nous habiller ne va pas, eh bien je crois qu’il faut juste s’adapter aux codes de la société. Il est clair qu’un jeune aura plus de chances de trouver un travail habillé normalement que vêtu en jean-baskets. » Assis à sa gauche, son collègue ne semble pas approuver ce point de vue : « Il faut surtout respecter le choix de chacun. Libre à quiconque de s’habiller comme il le souhaite. Si un jeune souhaite s’habiller en survet’, c’est son problème ! » Le contact avec les jeunes adolescents assis à côté a du mal à passer. « Ibrahim, si je passe dans ta cité, j’viendrai te voir et tu me diras bonjour. T’es comme mon fils de toute façon », lance le premier policier. Ce à quoi Ibrahim répond : « Je n’aimerais pas que mon père soit policier. »

Zineb Mirad et Nassira El Moaddem

Zineb Mirad

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