Ils se bousculent, s’impatientent, viennent en couples, souvent avec leurs enfants. Ici, toutes les générations se côtoient, ainsi que toutes les origines. Certains sont endimanchés, s’habillent à l’orientale ou à l’occidentale et tous sont joyeux : ils ont attendu cet événement toute la semaine, enfin le jour J ! Est-ce la hâte d’aller voter ? Non, sûrement pas ! Ils se pressent juste pour se rendre au marché de Garges-lès-Gonesse, loin des préoccupations électorales.

Je me risque à pénétrer dans cette masse. Je circule difficilement, suis entraîné comme une vague. Je parviens cependant à m’arrêter tant bien que mal à côté d’un primeur. Le commerçant crie à tue tête : « …trois kilos tomates, trois euros… Allez c’est pas cher et c’est cacher ! Venez goûter les plus belles tomates du monde ! » Difficilement, je demande à l’un des vendeurs s’il va aller voter cet après-midi, mais celui-ci me répond sèchement avec un fort accent égyptien : « On ne fait pas de politique ici. Tu veux des tomates ? »

Sur le point de lui répondre, me voilà à nouveau happé par une deuxième vague qui me fait presque tomber ! Je m’agrippe à une personne devant moi, provoquant chez elle un grognement de mécontentement. Je m’excuse et profite d’un moment d’accalmie pour demander à mon sauveur – qui, entre parenthèses, ressemble à Gabin – s’il compte voter aujourd’hui : « Vous savez, jeune homme, me répond-t-il avec un fort accent parisien, je voterai sans aucun doute, mais après mon marché. » Habite-t-il seulement Garges ? «  Oui j’habite dans le vieux pays, et depuis près de 50 ans ! Mais… Ca a drôlement changé… c’est devenu un peu trop coloré. » Je coupe court à la discussion car je sais pertinemment qu’elle sera la teneur de son discours.

J’arrive enfin à la sortie du marché et tombe nez à nez avec deux femmes d’un âge certain, toutes occupée à palabrer. L’une est habillé avec une djellaba et porte le foulard, l’autre est habillée avec une longue jupe et porte une perruque : une musulmane et une juive qui se prennent dans leurs bras et rient aux éclats. Je ne résiste pas à savoir si elles votent : «  Oui bien sûr, me répondent-elles en cœur et vertement, nous sommes françaises, ça se voit pas ? » Moi, je reste un peu gêné et rouge de honte, semblable à un enfant qui s’excuse d’avoir dit un gros mot devant sa mère. Elles me laissent avec ma bêtise.

Après être resté quelques minutes figé, je me dirige vers le bar-tabac PMU. J’en profite pour prendre un café au comptoir : beaucoup de monde s’appuie sur le zinc, entièrement tourné vers les écrans qui diffusent soit une course hippique et soit les résultats du Rapido. Ils sont comme aimantés par ces diffuseurs d’images, semblables à des abeilles autour d’une ruche. Pas facile, dès lors, d’essayer d’attirer l’attention d’un des joueurs. Un homme trapu se prête pourtant au jeu des questions. Il a environ 60 ans, les dents jaunes, les lèvres sans doute noircies par la cigarette, porte un képi et un long manteau noir : « Tu sais mon gars, me dit-il en bougonnant, les politiques sont tous des voyous ! Moi j’ai travaillé à l’usine pendant près de cinquante ans, j’ai trimé comme un chien… pour rien ! J’ai une santé de merde et je touche même pas 600 euros de retraite ! Maintenant il ne me reste que quelques années à vivre et je claque le peu que j’ai à la fin du mois au tiercé : y a que ça de vrai. »

Après quoi, il se retourne machinalement vers l’écran. Je comprends qu’il n’ira pas voter. D’ailleurs je n’insiste pas trop, la plupart ne savent même pas qu’il y a une élection aujourd’hui. J’accours vers le bureau de vote le plus proche : je me dis que là, au moins, je trouverai des gens en train de faire leur devoir civique.

Chaker Nouri

Chaker Nouri

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