Dimanche 22 avril
21h00
Dépouillement

Si on est un bon citoyen, on vote, mais si on veut faire le gros fayot, on revient au bureau et on dépouille les voix. L’opération est très compliquée. Quatre votants se réunissent autour d’une table : le premier ouvre l’enveloppe, le deuxième décompte les bulletins, les deux derniers comptent les voix chacun de leur côté. La République sait être généreuse avec ses serviteurs : on a le droit à un sandwich au fromage, une pomme, et une cannette de soda à la fin du décompte.

Dans le bureau de vote où je suis en poste il y a trois tables. De fait, je suis capitaine de mon équipe puisqu’on m’a donné la mission la plus compliquée : ouvrir les enveloppes. J’impose le tempo. En dépouillant, on a l’impression que les électeurs votent par groupe politique. A un moment on a un gros arrivage de Sarkozy, puis du Le Pen, 5 minutes de Hollande, puis on revient un peu sur du Sarko.

A 20h30, le dépouillement n’est pas encore fini. Nous n’avons pas les résultats officiels, nous travaillons quasiment à huis-clos. Le sabotier est toujours le moins bien chaussé, nous serons donc les derniers informés du résultat national. Nous devons nous contenter des chiffres que nous avons dépouillés de nos petits doigts de bons citoyens. Dans notre bureau de vote de Bondy,  une terre socialiste, François Hollande avoisine les 40%. Autour de 20%, Marine Le Pen est au coude à coude avec Nicolas Sarkozy, suit derrière, Jean-Luc Mélenchon. Une pensée pour Jacques Cheminade qui, sur  un total de 500 votants, n’a obtenu aucune voix. Les élections c’est sérieux : aucun vote nul dans le bureau où j’ai dépouillé un sandwich…

Une fois le décompte achevé, nous sommes pris en otage par les responsables du bureau de vote. On doit attendre les dernières formalités. Ils remplissent des papiers, nous en font signer d’autres, nous rendent nos cartes d’électeurs, qu’ils avaient récupérés dans la journée pour être sûr qu’on revienne, puis nous quittons enfin  le bureau, emportant avec nous la fierté du devoir accompli et la fierté  du sandwich au fromage gratuit…

Idir Hocini

Dimanche 22 avril
18h30
Le premier vote d’un provincial

Farid est un homme d’une cinquantaine d’années qui a voté pour la première fois dans sa petite ville du sud, près de Montpellier. Ce père de famille vient d’être naturalisé français après avoir vécu plusieurs années en France. Le vote est un devoir de citoyen qu’il ne manquerait pour rien au monde.

Depuis 45 ans, il suit chaque campagne présidentielle avec intérêt et une certaine frustration. Cela fait maintenant un an qu’il a acquis la nationalité française, il peut enfin exprimer son opinion dans les urnes. Bien qu’heureux, il n’en fait pas un événement providentiel.

Il est allé voter avec son épouse en début d’après-midi. Au même moment, sa fille allait voter pour la première fois à 700 km de Lunel. Les deux s’étaient appelés la veille pour échanger leurs opinions sur la campagne. Sans s’être concertés auparavant, ils étaient d’accords sur leur choix électoral, leur bulletin de vote sera rouge écarlate.

«Et comment ça se fait que ta sœur n’aille pas voter ?! » L’aînée de la famille, qui dispose du droit de vote depuis ses 18ans, n’a pas fait les démarches nécessaires pour s’inscrire. Ce que Farid ne conçoit pas, lui qui a attendu si longtemps pour pouvoir participer à la vie politique de son pays.

Rendez-vous est pris, quel que  soit le résultat, les deux primo-votants s’appelleront ce soir pour en discuter.

Inès Hamici

Dimanche 22 avril
17h15
Ecole Tandou, Paris XIXe
Première fois dans l’isoloir

Dans mon bureau de vote, ce n’est pas l’affluence des grands jours. Une jeune fille se présente avec sa mère pour voter. Elle lui explique qu’elle doit prendre les bulletins imprimés au nom des candidats après que l’assesseur lui a remis la petite enveloppe bleue. Consciencieusement elle les prend tous, les uns après les autres, y compris quand certains ne veulent pas se détacher des autres.

Munie de sa petite pile, elle se dirige vers l’isoloir. Sa fille l’oriente vers l’un de ces rideaux violets. Elle y entre. Vote. Elle ressort au bout de deux minutes. Désorientée, elle cherche une poubelle pour se débarrasser de ses bouts de papiers restants, autant d’espoirs déçus pour les candidats.

Dans la file d’attente, ordre alphabétique oblige, elle est séparée de sa fille qui s’occupe avec son smartphone. Dans sa rangée, cette maman regarde les autres accomplir le rituel du vote. Elle cherche du regard sa fille qui a déjà mis son bulletin dans l’urne. Sur sa carte d’identité on peut lire qu’elle est née à Dakar.

L’assesseur lui prend sa carte électorale et sa pièce d’identité des mains, les vérifie et l’autorise à participer au scrutin. Un temps d’arrêt. Elle attend qu’on lui donne le feu vert. Le second assesseur lui indique « Madame vous pouvez voter ». L’enveloppe bleue s’écrase sur le tas déjà présent dans l’urne transparente. « A voté ». Elle signe. C’était la première fois qu’elle pouvait faire entendre sa voix.

Faïza Zerouala

Dimanche 22 avril
17h00
Bondy
«Je voterai au second tour »

En ce dimanche d’élection le ciel de Bondy hésite entre le soleil et la pluie. Malgré mon brushing, je décide de sortir pour aller voter. En chemin, je croise un des petits jeunes que je gardais à l’œil quand j’étais pion. Aujourd’hui, il est plus grand que moi, et du haut de ses 19 ans, il peut en théorie voter pour la première fois. « Voter ? Pourquoi faire ? Aucun projet ne m’a plu. Et je les ai tous reçus dans ma boîte aux lettres.» Fin de la conversation. A deux pas du bureau de vote un groupe de trois jeunes gens papotent : « Bonjour.  Il y a la queue à l’intérieur ? ». Personne n’a su me répondre puisque personne n’est entré voter.  Pourquoi ? Les réponses sont diverses : « Pas inscrit sur les listes », «Je voterai au second tour », «C’est pas vos oignons ».

Le bureau de vote est vide, mais pas à cause de l’abstention, parce que je suis malin. A 14 heures, le dimanche, les Français mangent encore, c’est le jour où ils font des repas interminables. Le rush c’est à 11h00, juste avant les entrées, et vers l’heure du digestif. Dans le bureau, on m’annonce, qu’à 11 heures, il y avait en effet beaucoup de monde.

Sur le retour, je passe à la boulangerie : « Je ne suis pas allée voter. Je me lève avant l’ouverture des bureaux de vote.  Et non, je n’ai pas pensé à faire ma  procuration », me dit la boulangère. En longeant une cité, j’interromps une partie de foot. Le seul qui a l’âge d’aller voter est dans les cages : « j’irai voter après, si la partie ne finit pas trop tard ».

Je finis mon périple dans un café avec une bande de copains. Ils sont tout allés voter sauf un. Pourtant, pas plus tard qu’hier il nous avait tenu la jambe une bonne demi-heure avec un discours sur le ton : « il faut voter pour un tel, pour détruire le système ». Mais finalement, aujourd’hui, il s’est dit que : «personne ne mérite d’avoir ma précieuse voix ».

Idir Hocini

Dimanche 22 avril
15 heures
Le téléphone vibre. Un texto.

Trois de mes amis m’adressent un texto me prévenant qu’ils n’ont pas pu voter. Pourtant, ils se sont bien déplacés au bureau de vote qu’ils croyaient être le leur. Arrivés sur place, après de longues minutes d’attente parfois, il leur a été signifié qu’ils ne pourraient pas glissé leur bulletin dans l’urne. Motif : ils sont enregistrés sur les listes électorales consulaires.

Car ces amis en question ont tous pour point commun d’avoir vécu à l’étranger et d’avoir été inscrits sur les listes de leurs consulats de rattachement. Tous ont pourtant demandé à leur retour en France à changer de liste électorale, et ce avant le 31 décembre, comme stipulé. Sauf que, pour beaucoup, cette demande n’a pas été prise en compte.

Ainsi, Layla, qui a vécu en Egypte plusieurs années, n’a pas pu voter aujourd’hui à Paris : « Au bureau, on m’a dit que j’étais toujours inscrite sur les listes du consulat au Caire. Or, j’ai bien fait toutes les démarches dans les délits impartis. Je ne comprends pas ! »

Pauline s’est vu signifiée la même chose dans un bureau de vote des Yvelines, mais après que son bulletin soit bien tombé dans l’urne ! « On m’a dit que je n’étais pas radiée du consulat de Bruxelles alors que j’avais pourtant bien rempli et signé tous les formulaires de radiation à l’étranger et de réinscription en France », raconte-t-elle, craignant pour le vote du second tour.

Jessica, Lilloise, habitant auparavant en Belgique, a dû se rendre en mairie puis se désinscrire du consulat belge pour pouvoir retourner dans son bureau de vote. Deux heures de démarches.  Des problèmes confirmés par Thierry et Cécile, tous deux assesseurs pour ce scrutin.

Pourtant, le 19 avril 2012, une circulaire a bien été adressée par les préfets aux maires afin de les alerter sur des erreurs qui continueraient à figurer sur les listes concernant des Français de l’étranger. « Continueraient », car ces mêmes problèmes avaient déjà été identifiés en 2007. La circulaire propose alors de reconduire un dispositif mis en place 5 ans auparavant et qui permet à ces électeurs de pouvoir voter en France en s’engageant sur l’honneur de ne voter qu’une seule fois.

Il semble que l’information n’a pas été transmise à toutes les mairies. Avec une circulaire publiée à seulement trois jours du scrutin, difficile en effet de prendre toutes les précautions…

N.B. : si vous êtes concernés par ce problème, la circulaire indique qu’il faut se tourner vers la cellule Elections du ministère des Affaires étrangères. Leurs numéros de téléphone : 01 43 17 87 13 ou 01 43 17 87 14. Pour information, les lignes sont toutes occupées depuis 15h30.

Nassira El Moaddem

Dimanche 22 avril 2012
11h30
Parvis de la Basilique de Saint-Denis
A la sortie de la messe

« Et n’oubliez pas d’aller voter ! » Le prêtre qui dirige la messe du dimanche et qui envoie cette ultime recommandation à ses fidèles ne se rendra pourtant pas aux urnes. Vietnamien, il n’a pas le droit de vote. Ce 22 avril dans la Basilique de Saint-Denis (93), se remarque une grande diversité autant dans l’assistance venue nombreuse que dans la nef autour du prêtre, qui récite le Notre-Père tout près des gisants et des tombeaux des rois de France. Noirs, Blancs, Asiatiques : ceux qui animent la messe comme ceux qui l’écoutent sont à l’image de la ville, diverse avec des origines de tous les coins de la planète.

A la sortie de l’office, papote Suzanne, petite femme blanche aux cheveux courts vêtue d’une veste bleue, infirmière retraitée de 80 ans, qui habite Saint-Denis depuis 50 ans. Elle discute avec une dame noire d’une quarantaine année qui n’ira pas voter car elle est étrangère, tout comme Junior, 20 ans, étudiant en sciences et techniques, de la République Démocratique du Congo et qui déclare ne pas trop s’être intéressé à cette campagne avant d’ajouter :  « Mais oui, bien sûr, j’aurais voté si j’en avais eu le droit ».

Suzanne, elle, prend la direction de son bureau de vote : « C’est important de voter car c’est un devoir de citoyen ! » Son choix est fait depuis longtemps et elle pense que beaucoup de Dionysiens voteront blanc. Elle se plaint de ne plus retrouver son Saint-Denis d’antan, d’avant l’arrivée des grandes surfaces… Selon elle, l’ambiance conviviale de sa commune se serait nettement dégradée depuis les années 1980. Elle raconte même l’agression dont elle a été victime : l’arrachage de son collier en pleine rue. « Venir à la messe m’apporte beaucoup de réconfort » conclut-elle.

Thomas-François, le sacristain de 67 ans qui ne fait pas son âge, finit de ranger la Basilique. Martiniquais vivant dans cette ville depuis 40 ans, son cœur balance entre ses deux territoires, de naissance et de résidence. Thomas-François se dit d’ailleurs toujours intéressé de comprendre quelles personnes de la métropole choisissent les habitants des Antilles pour les représenter… « En rentrant, j’écouterai les nouvelles du vote de là-bas !» Mais pas avant d’avoir accompli son devoir électoral et d’avoir entendu retentir à ses oreilles le traditionnel « A voté ! »

Sandrine Dionys

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