A l’image des journalistes parisiens qui se paient le grand frisson de la traversée du périph et débarquent en banlieue pour des reportages-choc, nous avons décidé d’envoyer des bloggers de banlieue couvrir la vie des Parisiens et des nantis en général. Après l’Avenue Montaigne, cette chronique est la seconde d’une série que l’on pourrait intituler « Le Monde selon Kamel ». Prochain épisode: le Louvre.

Il a fallu changer deux fois de métro mais le trajet de Bondy à Pont de Neuilly, sur la ligne 1, n’a pas pris plus de 45 minutes et coûte toujours 2,65 euros. On se croit dans un autre monde. Les rues sont propres, larges, et vides parce que c’est samedi. De chaque côté, il y a des sièges de grandes sociétés qui doivent payer beaucoup d’impôts. On entend aussi des oiseaux, pas comme à Bondy.

Je suis venu pour voir si Neuilly, c’est le paradis. C’est la question que j’aimerais poser aux habitants. Mais il n’y a personne. Sur les marches d’une église, à côté de la station de métro, je vois une vieille mendiante. Je lui donne un euro et lui demande si c’est beaucoup mieux de mendier ici que dans le 93. Elle ne comprend pas, elle parle seulement roumain.

Alors je cherche le centre ville. Là, je vois un épicier arabe qui a l’air de faire de bonnes affaires. Il me dit que le paradis, il n’est pas sur terre, il est chez le Bon Dieu. Pour les autres questions, il ne peut pas répondre, c’est son frère qui sait tout mais il n’est pas là.

Juste à côté, j’entre dans un magasin de meubles, Ka International. Je demande au gérant s’ils ont aussi des problèmes, à Neuilly. « Des problèmes ? Euh non pas trop ». Après, il réfléchit et dit que le seul problème, c’est qu’il se font piquer des autoradios. Il dit que ses clients sont surtout des femmes, entre 30 et 70 ans, avec un fort pouvoir d’achat, et qu’elles sont toutes en vacances. Je lui demande si sa manière de parler, comme ça, précieuse, c’est un style ou si c’est naturel. « Oui ben oui, il dit, c’est ma façon de parler. Disons que c’est un style qui devient naturel ! »

De retour dans la rue, je m’arrête devant la vitrine d’une agence immobilière, rue du Château. Je n’ai jamais vu ça, au lieu des annonces sur du papier avec des photos, c’est un écran plat qui montre chaque appartement ou maison en vente. Il y a une dame âgée en fourrure qui regarde un écran pour un 2 pièces à 340’000 euros. Je lui dis que pour ce prix-là, elle aurait quelque chose de super bien dans le 93. Elle dit : « Ah oui, mais je ne veux pas y aller dans le 93 ! Ici, c’est calme, c’est sympathique ».

– Est-ce que vous avez quand même des problèmes ?
– Les problèmes c’est les gens qui traversent le pont et qui viennent faire des cambriolages. Mais on peut pas couper le pont, on est pas une forteresse.
– Est-ce qu’il y a un quartier chaud, à Neuilly ?
– Non, ça on n’a pas.
– Est-ce que vous avez des pauvres ?
– Ah ça oui. Moi par exemple, je suis pauvre.
– Pauvre et vous cherchez un appartement à 340’000 euros ?
– Oui, enfin, tout est relatif.
 

Cette dame me dit encore qu’elle s’appelle Caroline, qu’elle était prof de gymnastique féminine à la retraite et que Sarkozy était un bon maire et qu’il ferait un très bon président.

J’entre dans un institut de beauté, Pretty Woman, et je demande s’il y a des problèmes à Neuilly. La dame, qui s’appelle Françoise, dit : « Aucun ». Et puis elle réfléchit et dit qu’il y a des cambriolages. Je demande si Cécilia Sarkozy est l’une de ses clientes. « Non, c’est pas assez luxueux pour elle. Elle va sûrement dans des salons plus cher à Paris, pour que cela reste anonyme. Je demande aussi s’ils ont un LeaderPrice à neuilly. Elle dit non, qu’elle n’est jamais allée dans un LeaderPrice, mais qu’elle sait ce que c’est, parce qu’elle a vu un reportage à la télé. 

Pour l’instant, le seul problème que j’ai trouvé à Neuilly, c’est les voleurs venus d’ailleurs. Dans la rue, je demande à une dame avec un chien si elle en voit un autre. Elle dit d’abord que non, et puis elle dit qu’il y a des vrais pauvres à Neuilly et qu’elle en connaît un qui a le RMI. Elle le sait parce qu’elle lui louait un studio à 400 euros. Et le problème, c’est que ça a été très compliqué de le mettre dehors et que maintenant il est logé par la Mairie.

En continuant ma route, je croise David (prénom modifié), un jeune homme juif portant la kipa. Il se rend à pied à l’île de la Jatte et veut bien me montrer le chemin. C’est l’endroit le plus chic de Neuilly. C’est aussi là-bas qu’habite Nicolas Sarkozy. D’après David, qui est chef de projet informatique, l’île de la Jatte, c’est pour les fortunes internet (les nouveaux riches). Ceux qui sont blindés à la base ont un autre coin, mais je n’ai pas compris le nom. Lui non plus ne voit aucun problème à Neuilly.

Sur l’île, en plus de la propreté, des oiseaux et des belles maisons, il y a aussi des bordures fleuries. David m’indique la direction du boulevard Vital Bouhot où habite Sarko, et il s’en va. Là, toutes les maisons sont les mêmes mais c’est trop facile de reconnaître la bonne, au no. 41, parce qu’il y a trois CRS armés devant la porte. Ils ne veulent pas parler et nous disent d’aller voir leur chef, qui est dans le fourgon Boxer garé en face. Le chef non plus ne veut pas parler. En plus, il contrôle mes papiers. Pas le droit de photographier la maison, à cause du plan Vigipirate. Alors je pose devant le no. 39, juste à côté. C’est la même maison avec les mêmes fleurs. Là, un monsieur sort de sa voiture. Il apporte du pain à sa fille qui habite ici et qui travaille dans la pub. Il dit qu’il n’y a aucun problème à Neuilly, même pas de cambriolage, parce qu’avec les CRS de Sarko, on peut dormir tranquille. En résumé, le paradis sur terre, c’est pas Neuilly, mais c’est le boulevard Vital Drouhot, pas trop loin du numéro 41.

Kamel El Houari, envoyé spécial à Neuilly

Kamel El Houari

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