Le gouvernement souhaite étendre dans la constitution la déchéance de nationalité aux binationaux nés Français.

Nous nous étions habitués, depuis maintenant près de trente ans, à une gauche de gouvernement tout entière acquise au diktat de l’économie de marché. Il était facile de faire avec, car elle gardait la main sur les questions sociales et l’antiracisme. Opposée à une droite de plus en plus dure, cela lui conférait un avantage certain. Dans la course effrénée à un électorat fuyant vers un front qui n’a rien de républicain, elle décide aujourd’hui de s’asseoir sur ce qui lui reste de principes. La gauche meurt et la France pue. Pour une fois ce n’est pas à cause du fromage.

Promise devant le congrès au lendemain des attentats du 13 novembre, l’élargissement de la déchéance de nationalité aux binationaux nés Français et condamnés pour terroriste semble chère à l’exécutif. Le premier ministre Manuel Valls la défend bec et ongle. Pour celui qui présentait à Créteil un plan de lutte contre le racisme le 17 avril, il n’y a rien de problématique à faire une différence juridique entre un terroriste Franco-Français et un terroriste binational.

Ce n’est pas une mesure de lutte contre le dit terrorisme. Peu de chance en effet qu’un dingue de la kalash soit follement attaché à sa carte d’identité, tout le monde en conviendra. Encore, s’il défouraillait au FAMAS, bon flingue national, on pourrait croire en l’efficacité de la menace, mais là, l’arme est soviétique. Le Premier Ministre reconnait lui-même que c’est une mesure « symbolique ». Et quel symbole ! L’élargissement de la déchéance de nationalité est réclamé à corps et à cris par l’extrême droite depuis des décennies. Serge Slama, maitre de conférences à Paris X note que le régime de Vichy est « Le seul moment où l’on a dénaturalisé des Français de naissance ». Le contexte n’a rien à voir, les objectifs poursuivis non plus. Ils n’en sont pas pour autant nobles.

Une mesure populiste et inutile

Cette mesure est populiste car elle est inutile, et reconnue comme telle par ceux qui la proposent. Elle veut simplement faire une différence entre les bons et les salopards. La République reconnait ses enfants, pas les ordures. Même quand elle contribue à les construire, avec un chômage au plus haut, une école à plusieurs vitesses, des territoires oubliés, un climat nauséabond. Qu’ils soient punis, personne ne le réfute. Mais un pays doit aussi faire face ceux qui lui font honte.

Cette mesure est électoraliste car elle est réaffirmée et défendue par un ex-ministre de l’Intérieur inflexible au lendemain d’une élection régionale où près de six millions de Français ont glissé un billet bleu marine dans l’urne. Le dernier avertissement a été entendu. Le gouvernement a pris acte. Il veut garder les clés. 2017 est dans le viseur. Valls affirme qu’il faut « respecter la parole présidentielle » prononcée le 16 novembre. Ce qui est dit à Versailles est donc plus important que ce qui est dit au Bourget. Pour le droit de vote des étrangers aux élections locales et le récépissé au contrôle au faciès, le premier ministre semble moins à cheval sur le respect de la parole du chef de l’état.

Cette mesure est une balle dans le pied et une erreur stratégique car le peuple de gauche la conchie. Les « frondeurs », logiquement et avec raison, s’en démarquent. Mais aussi certains proches de Hollande, comme Julien Dray, fondateur de SOS racisme. On parle de schisme. De l’autre côté, au contraire, la proposition est saluée. Florian Philippot, vice président du Front National, juge que le président a été « touché par la grâce ». En 2017, le bulletin socialiste risque fort de brûler les doigts de citoyens qui l’avaient joyeusement glissé dans l’urne en 2012. Pas certain pour autant qu’il soit pris massivement par des électeurs tentés par le marinisme.

Cette mesure, enfin, est une profession de foi signant l’arrêt de mort des valeurs de la gauche du gouvernement. Le tandem Hollande-Valls ne vise pas les solutions. Il se fout des retombées médiatiques. Il n’a cure de draguer symboliquement et ouvertement le FN. Il est prêt à tout pour garder la main, même jeter un œil au jeu de ses sinistres adversaires. En gros, ce qui restait de ses valeurs, il s’en tamponne le coquillard. Entériner une telle mesure, sans utilité concrète et symboliquement puante, c’est enterrer ce qui reste de la gauche socialiste.

Mathieu Blard

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