BEST-OF. Dans la fable le Valls et le Dieudonné, la morale veut qu’il y ait deux renards. En l’espace de quelques heures, la justice administrative a fait atteindre le zénith à l’un et à l’autre. Leurs débâcles respectives se joueront-elles à guichet fermé ?

Dieudonné et Valls auront réussi l’exploit de braquer tous les projecteurs sur eux pour, au final, produire un spectacle médiocre et dangereux pour la société dans son ensemble.

Personne ne peut être insensible au malaise provoqué par cette incroyable histoire et son issue ubuesque. La prochaine étape se jouera, sans doute, devant la Cour européenne des droits de l’Homme. Si au moins il s’agissait de deux concurrents d’une télé-réalité, on laisserait le public faire son marché en appuyant sur la touche qui éliminerait le plus détesté des deux. Hélas, il s’agit d’une affaire où le ministre de l’Intérieur engage la crédibilité du gouvernement et quelques principes de notre République. Car la journée d’hier fut un désastre pour les défenseurs de la liberté d’expression et pour l’indépendance de la justice.

Cette affaire a posé le postulat suivant : être pour la liberté de se produire vaut soutien de Dieudonné,  être contre la circulaire de Valls équivaut à promouvoir l’antisémitisme. Le débat est miné, enfermé entre les défenseurs du bien et les colporteurs du mal. L’injonction est telle que le doute est proscrit. Invoquer le droit ou des contre-exemples suscite des soupçons et des condamnations implicites. C’est terrifiant. Cette schizophrénie collective a plombé la réflexion, brouillé les lignes, tétanisé les paroles, désarticulé tous les argumentaires. Un débat mal posé profite toujours à celui qui fait le plus de bruit, celui qui occupe l’espace visuel et sonore. Valls et Dieudonné se sont marqués à la culotte jusqu’au temps additionnel.

L’autre danger est la personnalisation à outrance du débat politique, parfaitement incarnée par le ministre de l’Intérieur. Comme Sarkozy, Manuel Valls appuie sur les mêmes leviers : punchline, émotion, réaction. Or, dans cette affaire, le Président, le premier ministre et la Garde des sceaux ont été débordés par leur droite. Leurs réactions a posteriori ne sont et ne seront que des propos de façades pour colmater les brèches d’une initiative personnelle qui leur échappe totalement. L’autorité des deux têtes de l’exécutif est davantage altérée après cette séquence.

Autre dégât collatéral de cette affaire : la publicité gigantesque pour Dieudonné, champion toutes catégories de l’artiste martyrisé. Ce dernier est sur un nuage avec cette aubaine inouïe, parfaite pour relancer sa carrière et élargir son audience. Il ne pouvait rêver mieux pour créditer, auprès de ses fans, la posture « anti système » qu’il incarne. Le Conseil d’Etat vient de booster son patrimoine, son capital et sa trésorerie. Manuel Valls peut bien lever les bras au ciel et crier victoire. Personne n’est dupe. Il y a les faits, leur gestion médiatique et leur impact réel dans l’opinion. La justice est sur la trace de Dieudonné. Elle arrivera à ses fins et il ne pourra lui échapper, pas plus qu’il n’échappera au fisc. Ce brouhaha aura été inutile et contre-productif.

La République a pris un sale coup hier, faute de pédagogie et de maturité. Le résumé de la décision du tribunal administratif de Nantes garantissait la  liberté d’expression et demandait la poursuite pénale si infraction. Cela fonctionne comme ça depuis 80 ans. Le Conseil d’Etat a préféré casser cette préconisation et autoriser la poursuite du marketing infernal des deux parties…

Nordine Nabili

Publié le 10 janvier 2014

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