Dans son bureau de la rue de Lille, Paris 7e, le conseiller politique de l’UMP, Laurent Wauquiez, chargé de la préparation du projet UMP pour 2012, revient sur ses batailles : chômage, apprentissage, Pôle emploi, aides à la formation. Et dit ce qu’il pense de la finance islamique, de l’exode des talents et de l’auto-entrepreneuriat.

Le Bondy Blog : En banlieue, dans les quartiers, le taux de chômage atteint 17% contre 9,1% dans le reste du territoire. Pourquoi ?

Laurent Wauquiez : La première raison, c’est la discrimination à l’emploi. Quand on est originaire des quartiers, on n’a plus de mal à accéder à un emploi. Mon job consiste à éviter que les jeunes des quartiers paient l’addition. Il faut inverser la tendance. La mobilisation pour les ZUS (Zones urbaines sensibles), ce n’est pas une mobilisation gadget. Nous devons la tenir dans la durée. De septembre 2008 à septembre 2009, on a eu une hausse du chômage de 20% mais pour la première fois, le chômage dans les ZUS a légèrement reculé. Ce n’est pas faramineux mais au bout d’un an, on peut dire qu’il y a eu un changement. Depuis mai, on a eu 20 000 jeunes en moins au chômage.

Le Bondy Blog : Ces chiffres ne prennent pas en compte tout le halo de l’emploi précaire…

Laurent Wauquiez : Oui, c’est vrai. Mais, les emplois précaires existent depuis que ce pays est entré dans le chômage de masse, il y a 30 ans. Pour autant, nous avons mieux réussi à sauver l’emploi des jeunes et notamment dans les quartiers. Sur ce volet, les chiffres le confirment. On a constaté qu’en France un jeune diplômé met six ans, en moyenne, à décrocher son premier poste stable. En Allemagne, c’est deux fois moins. Ma conviction, c’est qu’en France, on fait des études trop théoriques. Si dans vos études, il n’y a pas de points de contact avec l’entreprise, c’est un peu la machine à pistons qui joue après.

Le Bondy Blog : Les plans banlieues successifs n’ont pas montré beaucoup d’efficacité. N’est-on pas davantage dans le bricolage voire le marketing ?

Laurent Wauquiez : On a tendance à réduire le volet emploi du Plan Banlieue, aux 20 000 contrats d’autonomie. Or, il y a d’autres dispositifs comme l’apprentissage et l’alternance qui ne sont pas des voies de garage ! Aujourd’hui, l’Essec (Ecole supérieure des sciences économiques et commerciales) a des filières par apprentissage. Vous vous formez en master 5 par apprentissage. Il faut arrêter les idées reçues sur l’apprentissage. C’est une filière d’excellence. C’est aussi un vecteur de promotion sociale car l’apprentissage vous permet de payer vos études. La seule condition, c’est de s’accrocher.

Le Bondy Blog : Au fond, on se heurte au conservatisme très français…

Laurent Wauquiez : En France, on pense que les seules « études belles », c’est quand on ne met pas les mains dans le cambouis. Or, l’objectif des études c’est bien de trouver un job. Mais heureusement, en dix ans, l’image de l’apprentissage a beaucoup évolué.

Le Bondy Blog : Les entreprises qui adhèrent au Plan Banlieue sont principalement des sociétés qui embauchent des jeunes sans diplôme : agent de sécurité, employé d’un call center, agent de service. Vous semblez oublier les jeunes diplômés issus des quartiers.

Laurent Wauquiez : Nous avons besoin de jobs d’entrée de gare. Il faut l’assumer car il y a des jeunes qui sortent du système sans qualifications. Il faut leur permettre de mettre le pied à l’étrier. Concernant les jeunes diplômés, il faut obliger les grandes entreprises à bouger. Sans compter qu’en France, il y a le culte du cv, qui génère plein de discriminations. Nous nous sommes enfermés dans des pratiques RH (relations humaines) qui font que l’on recrute des cv « papier idéal » et non pas des gens.

Le Bondy Blog : Concrètement, qu’est-ce que vous faites pour remédier à cela ?

Laurent Wauquiez : Les méthodes de recrutement par simulation, j’y crois beaucoup. On aide les entreprises à recruter à condition qu’elle oublie le CV classique. On mise aussi beaucoup sur le CV vidéo qui permet de montrer le jeune dans une posture positive, loin des fantasmes. Ce formidable outil permet de casser les barrières au premier entretien. On a aussi le cv anonyme.

Le Bondy Blog : Contrairement au CV vidéo, là, on cache tout.

Laurent Wauquiez : Oui, car il faut attaquer la discrimination par tous les bouts. Le cv anonyme permet de dépasser les a priori, de regarder au-delà des lignes. Il n’y a pas de réponse unique. Je suis convaincu que l’on ne peut pas réussir contre les entreprises. Il faut les inciter à changer leur mode de raisonnement RH. L’objectif, ce n’est pas de faire une loi pour imposer les choses mais de les amener à bouger plus profondément.

Le Bondy Blog : En attendant, certains jeunes diplômés s’expatrient chez nos voisins d’outre-manche ou dans les pays du Golfe. D’ailleurs, l’ambassade du Qatar à Paris organise tous les mois un dîner pour attirer la matière grise française. Que comptez-vous faire pour arrêter cette fuite de cerveaux ?

Laurent Wauquiez : Je pense qu’une expérience à l’étranger, c’est une bonne chose. Je suis allé signer un accord avec le Québec pour faciliter les passerelles pour les jeunes diplômés.

Le Bondy Blog : Sauf que dans leur cas, c’est souvent par défaut.

Laurent Wauquiez : Effectivement, quand c’est par défaut, ce n’est pas bon. Si quelqu’un veut partir par choix, il faut le soutenir. En revenant, il apporte une nouvelle vision. C’est même un énorme coup de pouce dans un parcours !

Le Bondy Blog : En 2008, vous avez affirmé que les centres d’appels étaient un formidable vivier d’emplois pour les quartiers. Or, ces entreprises se délocalisent en masse au Maghreb et en Asie où la main-d’œuvre est bon marché. Vous ne pensez pas qu’il faudrait plutôt développer d’autres secteurs comme celui de l’économie verte ?

Laurent Wauquiez : Honnêtement, dans cette période de crise, on ne peut pas se permettre de trier entre les secteurs. Aujourd’hui, on a deux gisements d’emplois. Ce que j’appelle les emplois gris liés au vieillissement et les emplois verts. On a 20 000 emplois verts directement disponibles sur le marché. Avec l’Afpa (Association nationale pour la formation professionnelle des adultes), on a le projet de créer 40 000 emplois en positionnant des jeunes diplômés qui seraient en phase de recherche d’emploi. L’idée serait de leur proposer un cycle de formation court.

Le Bondy Blog : Tout cela demande de l’argent…

Laurent Wauquiez : Ce qui coûte cher, c’est un demandeur d’emploi. Il faut l’indemniser, c’est de l’énergie perdue pour le pays. Le reste, c’est de l’investissement.

Le Bondy Blog : Cela fait plus d’un an que le Pôle emploi existe, mais son efficacité est remise en question par les syndicats et par les chômeurs eux-mêmes. L’antenne de Garges (Val-d’Oise) a été fermée pendant plusieurs mois. Le Pôle emploi n’est il pas juste un moyen pour mieux contrôler les chômeurs et non pas pour les intégrer dans le marché du travail ?

Laurent Wauquiez : Tous les pays d’Europe ont fait cette réforme, il y a 10 ans. Nous l’avons lancée à un moment difficile, en pleine crise avec 30% de gens supplémentaires à accompagner. Or, ce n’est pas facile. Pôle emploi, c’est 45 000 agents, 2,5 millions de personnes suivies, 1500 antennes sur tout le territoire. Oui, ce n’est pas parfait mais n’oublions pas que c’est une réforme très difficile. En un an, les équipes ont entièrement fusionné leurs réseaux avec une présence renforcée dans les quartiers. Pôle emploi a permis d’unifier toutes les aides, une avancée pour une million de personnes.

Le Bondy Blog : Mais une partie de la contestation vient des agents.

Laurent Wauquiez : Oui, c’est vrai. Cela a été très dur pour eux. Je leur ai demandé de répondre à la crise et de faire Pôle emploi dans le même temps.

Le Bondy Blog : En 2010, 600 000 chômeurs arriveront en fin de droit. Vous avez dit récemment qu’il n’était pas judicieux de prolonger l’indemnisation, mais plutôt de les aider à rapidement trouver du travail. L’Etat ne peut-il pas débloquer quelques milliards d’euros pour faire face à cette précarité, comme elle l’avait si bien fait pour répondre à la précarité des banques ?

Laurent Wauquiez : Pour rappel, les banques, cela n’a rien coûté. Ça a même rapporté. Concernant les fins de droits, c’est un sujet qui touche chaque année 800 000 personnes. On a différents types de cas de figures. Il faut concentrer nos efforts sur les demandeurs d’emploi de longue durée. Ne nous trompons pas de priorités. Le seul moyen de sortir quelqu’un par le haut, c’est de l’aider à trouver un emploi et surtout d’agir avant qu’il n’arrive en fin de droits. Lorsque la fin de droits approche, si le chômeur ne retrouve pas dans son domaine d’origine, on peut très bien mettre en place une formation rémunérée pour le requalifier vers un autre secteur. Il ne faut pas se réveiller après la fin de l’assurance chômage.

Le Bondy Blog : Sur la formation, beaucoup de personnes en fin de droits n’y ont pas accès pour des questions d’argent.

Laurent Wauquiez : En 2010, nous comptons doubler les crédits à la formation en identifiant des filières comme le numérique, l’informatique ou les langues. Quand un demandeur d’emploi commencera une formation en fin de droits, il pourra aller au bout même au-delà de la durée d’indemnisation. Un autre point important, ce sera le développement des aides à la mobilité. Un jeune qui n’a pas le permis de conduire ou pas de carte de transport, c’est une barrière majeure dans l’accès à l’emploi. Que ce soit dans les quartiers ou en zone rurale. L’objectif est de sortir d’une politique passive de l’emploi.

Le Bondy Blog : Parlons finance islamique. La France a du retard dans ce domaine alors que le Royaume-Uni utilise cette finance depuis plus de dix ans. Le fond du problème, n’est ce pas le rapport, en France, à l’islam ?

Laurent Wauquiez : Aujourd’hui, il y a une vraie volonté gouvernementale. Que Christine Lagarde assume le fait de vouloir développer la finance islamique, c’est une avancée. On a des règles juridiques très contraignantes, donc à l’heure actuelle, il s’agit surtout de modalités juridiques pour rendre la finance islamique compatible avec notre droit. Au-delà de la finance islamique, c’est surtout un problème de fond. Notre droit est fondé sur une vision très universelle avec un citoyen abstrait. Il faut garder ce qu’il y a de mieux dans nos valeurs démocratiques en sachant un tout petit peu les dépoussiérer.

Le Bondy Blog : On se gargarise du succès de l’auto-entreprise, prés de 350 000 auto-entrepreneurs fin 2009. Mais on remarque que certaines entreprises préfèrent faire appel à un auto-entrepreneur plutôt que d’embaucher un salarié. N’est-ce pas l’avènement d’un nouveau contrat de travail précaire ?

Laurent Wauquiez : Fondamentalement, l’auto-entrepreneuriat est un dispositif très positif. On a plutôt intérêt à aider la création d’entreprises. L’auto-entrepreneuriat permet de se lancer plus facilement et de voir si cela réagit surtout dans les quartiers où les démarches de création d’entreprise sont très fortes. C’est une façon de percer le plafond en créant soi même son activité. Il faut encourager l’auto-entrepreneuriat tout en contrôlant pour éviter les abus.

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