C’était au temps d’une belle rengaine: la République. Les copains d’Ahmed Belakhdar se prénommaient Richard, Jean-Luc et Jean-Louis. Aujourd’hui, « Français » et « Rebeux » font chambre à part. C’était en 1981. Ahmed avait 22 ans. Il habitait Bondy et jouait de la guitare. Il était dingue de Django Reinhardt. En hommage au musicien manouche, lui et quelques amis passionnés créent alors Nuages-Jazz-Association. Leur but était de fonder une école dans laquelle on entrerait « pour trente ans ». Une école qui essaimerait un peu partout. Un projet ambitieux, sur le long terme, dédié aux jeunes des banlieues et articulé autour des « musiques populaires » qui cartonnaient à l’époque: raï, funk, afro-cubaine. Le QG de l’association était la salle Jean Giono de Bondy Nord.

Jack Lang, ministre de la Culture de François Mitterrand, Erik Arnoult, alias Orsenna, conseiller culturel du président de la République, kiffaient plutôt la bande à Belakhdar. Au point d’aller jusqu’à Bondy lui rendre une petite visite. Arnoult eut une phrase du genre: « C’est vraiment bien ce que vous faites, mais vous allez vous faire bouffer. » Ce qui arriva. Le maire de Bondy, un socialiste, décide de fermer l’école. Pourquoi ? Ahmed affirme ne pas connaître les raisons de cet étrange oukaze. Une sombre « combinazione » dont seules les mairies, avec leurs fichus notables, ont le secret, sans doute. « Vous voulez apprendre le piano aux Arabes ? », s’étonnaient des élus de gauche.

Ahmed est devenu prof de gestion informatique et a gardé le goût de la musique. Il a acquis celui de la politique. Très tôt aussi. Il se souvient de sa participation à la marche des Beurs, en 1983. Son choix se porta naturellement sur le Parti socialiste, qui incarnait la jeunesse et de l’espoir. Lui, ses potes Richard et consort voulurent y adhérer en 1985. « Le secrétaire de la section PS de Bondy à ce moment-là, Gilbert Roger, ne nous a jamais convoqués afin d’enregistrer nos inscriptions. Il faut dire que nous étions en conflit avec le maire de l’époque, Claude Fuzier », mort en 1997.

Avant d’avoir été PS, Claude Fuzier, comme beaucoup de socialistes, avait été SFIO. Il avait servi fidèlement Guy Mollet, président du conseil sous la IVe République. Ne cherchons pas plus loin, nous y sommes : la guerre d’Algérie. Avait-on la mémoire courte en 1981 pour ne plus se rappeler que François Mitterrand avait été ministre de la Justice de Guy Mollet et partisan des pouvoirs spéciaux votés par l’Assemblée nationale le 11 mars 1956, pouvoirs qui permirent d’intensifier la guerre? Trente ans plus tard, entre Mitterrand et Fuzier, ce devait être « touche pas à mon pote », version jeuniste des vieilles amitiés. A côté de cela, les aspirations « citoyennes » du jeune Belakhdar ne pesaient sûrement pas lourds.

Où en est-on à présent? Ahmed s’apprête à prendre en Seine-Saint-Denis la vice-présidence de Rénover maintenant, un courant lancé par Arnaud Montebourg après le ralliement – la « trahison » – de Nouveau Parti socialiste (NPS) à la synthèse présentée par François Hollande au dernier congrès du PS, en novembre au Mans. Quant à Gilbert Roger, il est maire de Bondy depuis la disparition de son prédécesseur. Les deux hommes se haïssent. Une pile de litiges les opposent et les occupent.

Deux grandes échéances attendent Bondy et le reste de la France: les législatives de 2007 et les municipales de 2008. Ahmed Belakhdar, qui a pris des rondeurs de notable, est partant pour les deux. Les états-majors nationaux des partis, extrême-droite exceptée, n’ont-ils pas jugé nécessaire, après les émeutes des banlieues, de faire élire des Arabes et des Noirs à l’Assemblée nationale? « Briguer l’investiture PS de la circonscription de Bondy? Pourquoi pas », lâche tout net Ahmed. Problème : la place est prise par un éléphant socialiste, l’ancienne ministre de la Justice, Elisabeth Guigou, qui décidera sûrement de se représenter. « Bien sûr, il est légitime et même très bien que des personnes d’origine étrangère veuillent s’intégrer par la politique, mais c’est à elles de s’imposer naturellement aux électeurs », rétorque-t-on dans l’entourage de la députée. « Il serait peut-être temps qu’Elisabeth Guigou laisse la place », suggère le chameau Ahmed Belakhdar.

Kamel, de la cité Blanqui, à Bondy, affirme qu’il voterait pour le candidat Belakhdar. Puis, se ravisant, il ajoute : « J’en sais rien, finalement. Ahmed, il est déjà trop comme eux. » Eux, les « Français ».

Antoine Menusier

Antoine Menusier

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