MUNICIPALES 2014. Les « juniors » de la politique ont décidé bon gré mal gré de s’emparer de la chose locale à Hénin-Beaumont, fief en devenir du FN d’après un sondage. Constitués en un collectif réunissant sympathisants de gauche et des militants socialistes, écolos ou communistes, ils donnent de leur temps pour inciter au vote et barrer la route à cet ennemi qu’est l’abstention. Répétition de porte-à-porte.

Les Jeunes communistes, du parti Socialiste ou d’Europe Écologie les Verts ne sont pas toujours d’accord mais ce samedi 1er mars, à trois semaines du premier tour des municipales, l’heure n’est plus au débat mais à l’union de la gauche héninoise devant la menace de voir tomber la Mairie de Hénin-Beaumont aux mains de Steeve Briois et du Front national, que les derniers sondages placent en tête du premier tour.

Dans un petit local associatif, transformé en cercle de parole, Judicaëlle, 23 ans, étudiante et adhérente au Mouvement des Jeunes Socialistes, Adrien, 20 ans, étudiant infirmier (Jeunesse communiste) et Aurélien, 17 ans, lycéen en terminale littéraire au lycée Darchicourt ont initié le collectif Jeunes Motivés Héninois pour mener une première action commune, un porte-à-porte pour inciter les habitants à se rendre aux urnes. Une petite vingtaine de post-ados dont un tiers de filles a répondu présent. Mais avant de débattre de la stratégie, il faut évacuer la déception pour certains, comme Adrien, d’apprendre que leur candidat, le communiste David Noël qui devait conduire la liste Front de Gauche, se retirait, avant même le premier tour, au profit de celle du maire actuel, candidat à sa succession, le socialiste Eugène Binaisse. « C’est dur, et on a l’impression que c’est toujours nous, les Communistes, qui devons nous sacrifier au profit du PS. Mais, là, on n’a pas vraiment pas le choix, même si ça fait mal… » se confie Adrien avec amertume.

Marine Tondelier, ex-candidate EELV à l’élection législative de 2012 face à Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen, et qui sera numéro 2 sur la liste d’Eugène Binaisse fait office de « coach », pour remonter le moral de ceux qui vont devoir, contre mauvaise fortune bon gré, accepter Binaisse comme tête de liste et en faisant partager son expérience avec ceux dont c’est le premier engagement politique. A 27 ans, cette collaboratrice parlementaire de la sénatrice écologiste de Seine-Saint-Denis, Aline Archimbaud, a déjà les réflexes d’une « vielle briscarde » , et ces jeunes motivés, prêts à convaincre les abstentionnistes, l’écoutent avec attention quand elle leur prodigue avis et conseils. Avant de passer à la simulation d’un porte-à-porte afin d’acquérir les bonnes attitudes, le groupe s’accorde une pause pour griller une clope ou se restaurer avec le taboulé et le gâteau maison.MarineTondelier

Marine Tondelier en profite pour dire à Octave Nitkowski, 17 ans, blogueur et auteur du livre Le Front National des villes et le Front National des champs, (tome 1 de la trilogie La France perd le Nord) venu en observateur, tout le mal qu’elle pensait de son dernier article paru sur le Huffington Post. « Écrire que le PS a décidé de laisser gagner le Front national, c’est vraiment n’importe quoi Octave ! » Un débat houleux s’ensuit entre l’étudiant à Sciences-Po Paris qui ne lâche rien et la candidate écologiste qui soutient le contraire défendant bec et ongles Eugène Binaisse.

Aurélien, Adrien et Alexis, 22 ans, de leur côté, livrent leur point de vue sur la montée du FN à Hénin-Beaumont que beaucoup annoncent gagnant au second tour des municipales. AurelienAdrienAlexis« Dans mon lycée, c’est dur d’attirer les jeunes vers d’autres idées que celles du FN et de leur faire voir d’autres solutions » déplore Aurélien. « Marine Le Pen et Steeve Briois, on les voit partout… Sur les affiches, à la télé… Ce sont « des stars ». Même certains dont les parents votent à gauche, quand ils croisent Marine Le Pen vont la voir pour faire une photo et lui demander un autographe. Et ça, c’est vraiment problématique pour nous, qu’ils la voient quasiment comme « une star du rock » … Pourtant, ces jeunes là avec qui je discute, n’ont rien contre l’immigration et ils ne pensent pas que l’Europe soit la matrice de tous les maux. Ils expliquent que le vote FN est un vote de rejet car le PS les a déçus, l’UMP les a déçus et donc ils se rabattent vers le FN…» ajoute-t-il.

Alexis acquiesce : « Dans le bassin minier, ça fait des décennies que le PS gouverne, la droite n’est pas présente. Dans notre culture, soit on était socialiste, soit on était communiste, or depuis quelques années, ça devient socialiste contre Front national. ». Adrien rebondit : « Le bassin minier a toujours été une terre de gauche mais il y a toujours eu, plus ou moins, une présence d’extrême-droite. Les premières croix de feu étaient très populaires dans le Nord-Pas de Calais. Le problème, ici, est qu’il n’y a pas de droite effectivement, et que le vote Front national est perçu comme un vote contestataire pour dire « on n’est pas content !». Avant, c’était le PC qui incarnait la contestation, le combat, aujourd’hui c’est le FN qui a récupéré ça, en plus du discours patriotique. Avant le patriotisme était une notion de gauche mais comme la gauche n’y touche plus, c’est le Front national qui l’a récupérée aussi… » analyse le jeune communiste.PorteAPorteKennedy

Reprise de la réunion. Dans une ambiance studieuse mais « bon enfant » où chacun écoute avec respect les arguments de l’autre, le porte-à-porte se prépare. Comme dans un cours de théâtre, des « Jeunes motivés » jouent à tour de rôle la mise en situation, qui se muant en habitant timide et passif, qui se glissant dans la peau d’un Héninois ou Beaumontois bavard et revendicatif « Elle revient quand la ducasse* ?! » provoquant l’hilarité générale. Marine Tondelier affine au tableau l’argumentaire, l’idée étant de faire connaître le collectif auprès des familles et de leurs jeunes, de les inciter à voter sans pour autant « vendre » la liste d’Eugène Binaisse.

Les Jeunes motivés héninois sont prêts : direction le quartier Kennedy réputé pour être un des plus défavorisés de la ville. Répartis par groupe, les petits immeubles sont vite visités, entre les absents un samedi après-midi de courses, ceux qui n’ouvrent pas et ceux qui se contentent d’écouter et de garder le tract. Globalement l’accueil, quand il a lieu, est plutôt bon et courtois, à la surprise même des Jeunes motivés héninois qui restent pourtant lucides sur leur capacité à changer l’ordre des choses. Car même s’ils vont engager toutes leurs forces dans cette bataille électorale, ils savent que tout se jouera dimanche 23 dans les isoloirs et que les électeurs choisiront sans eux le nom de leur prochain maire.

Sandrine Dionys

*Foire à manèges

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