MUNICIPALES 2014. Prendre conscience que les mots sont des clés. C’est le message que veut faire passer Cédric Bernard, alias Kalam, parole en arabe. Une parole que ce militant associatif s’efforce de libérer au sein de l’association « Effort 2 conscience ». Portrait

Véritable personnage, entier et passionné, il enlève sa montre, pose son téléphone loin de lui et évoque son action avec ferveur. Le temps ne compte plus, ses mots occupent l’espace. Ses traits sont fins et la passion a commencé à dessiner des rides d’expression sur le visage de ce bordelais d’adoption, né à Grasse, d’un père pied-noir et d’une mère luxembourgeoise.

IMG_0602Des origines multiples et une solide volonté de se battre au nom du vivre ensemble. Il veut dépasser les clivages, et refuse les codes qui divisent. « Il faut s’émanciper de ses codes culturels, être multiple (…) c’est le vivre ensemble qui permet de transcender !»

Le projet est ambitieux mais au sein d’Effort 2 conscience, beaucoup sont investis comme Kalam. L’ADN des passionnés et cette authenticité les réunit. L’association, créée en 2003 à Mérignac anime des ateliers d’expression, principalement à travers toute l’Aquitaine. Elle intervient dans les centres sociaux et aussi en prison, dans des centres de désintoxication ou auprès d’handicapés physiques ou moteurs. Il s’agit de permettre à une personne « d’exister par sa création » parce que « chaque être humain est un artiste en puissance » et que c’est un « acte révolutionnaire de poser des mots » puisqu’ « aujourd’hui plus personne ne prend l’espace ». C’est ainsi qu’il considère que « les arts sont déclencheurs de mouvements sociaux ».

Face à l’acte de censure

Pour Kalam, « tout est thème », le but étant d’ouvrir des portes. Et parfois, les thèmes abordés sont des sujets sensibles comme le port du voile ou le conflit israélo-palestinien. Des sujets que Kalam ne pensait pas si sensibles lorsque dans le cadre d’une représentation réunissant 25 jeunes, le directeur général des centres d’animation financés par la ville de Bordeaux a demandé le retrait de certains textes les évoquant. Ce qui a motivé cette demande de retrait ? La propagande politique (à travers la référence à la création d’un Etat palestinien) et le prosélytisme religieux (« ne néglige pas la religion qui peut t’emmener jusque là-haut »). Le directeur des centres et l’association des centres d’animation de la ville rappellent l’exigence de neutralité à laquelle ils sont tenus.

Pour l’artiste, cette censure réduit à néant le travail que s’efforce d’accomplir l’association depuis toutes ces années. Son projet, il y croit, alors il a voulu engager une action auprès de la mairie afin d’ouvrir le dialogue, que l’on puisse débattre de ces sujets parce que « fermer la porte, c’est permettre qu’on la défonce ». Selon lui, « ça n’est pas une affaire de religion ou d’Israël-Palestine, juste une affaire de démocratie locale ».

Depuis le déclenchement de cette affaire, il s’efforce de calmer les esprits et rappelle : « je ne suis pas un mec qui allume les brûlots, je me suis toujours tenu à ça, garder le chien en laisse et se dire : il y a d’autres moyens ». Les jours passent et l’histoire traîne. Kalam regrette que même au niveau local, les responsables politiques ne soient pas facilement atteignables. Et il illustre la situation avec une métaphore bien à lui, celle du hamburger. Il estime qu’il y a trop de « tranches » entre le terrain et l’élu et que notre démocratie n’est qu’une « démocratie du coup de pression » où l’on ne se fait entendre que lorsqu’on fait dans le sensationnel.

« Foutre le bordel en politique »

Ce qu’il regrette aussi dans toute cette histoire, c’est qu’Alain Juppé, maire de Bordeaux, ait déclaré qu’il fallait parler des problématiques identitaires sans permettre que cela soit réellement possible, en ne proposant pas, par exemple, un espace dédié. Cela aurait été un moyen selon lui, d’éviter l’amertume et la frustration qu’il constate parfois chez les jeunes. Alors il leur donne des conseils, essaie de promouvoir leur investissement dans la vie locale d’autant plus en cette période d’élections. Mais il les exhorte surtout à se « réapproprier les codes » et surtout à s’exprimer. S’exprimer pour « peser » mais surtout, s’exprimer pour exister.

Pourtant, le message qu’il transmet et la libération de la parole pour laquelle il se bat tant, jour après jour, sont bien plus forts encore. Il souhaite montrer combien la démocratie locale est précieuse, peut-être d’autant plus dans une ville acquise à un maire depuis tant d’années.

Sa montre et son téléphone sont toujours loin de lui, il n’a pas même encore touché à son verre. A Bordeaux, l’UMP et le PS tractent côte à côte et chacun le sait, la campagne des municipales est jouée d’avance. Pas celle de Kalam. Sans jamais rien lâcher, il incarne peut-être l’homme politique que l’on ne rencontre plus mais que l’on espère encore retrouver. Il promet, et il se démène pour tenir ses promesses. Comme Coluche, il a pensé à s’engager de manière plus « frontale ». Mais pour lui, ce serait un peu comme scier la branche sur laquelle il est assis car plus que tout il veut unir et non pas diviser. Il sait qu’il a « d’autres moyens ». Il pense peut-être reprendre le rap, en précisant d’ores et déjà que ce serait « uniquement pour pouvoir peser en politique ».

Mais Kalam, malgré tout, c’est peut-être bel et bien le Coluche bordelais. Pour lui l’art ça sert à « foutre le bordel en politique ». Sans aucun doute, les changements amorcés par Alain Juppé font de Bordeaux une ville magnifique, mais plus que jamais, les artistes comme lui font l’âme de la cité. Il insuffle de l’espoir à la jeunesse, martèle qu’il faut s’engager, pendant et hors période électorale. Il veut faire vivre et faire vibrer Bordeaux car pour lui « il y a tout à faire » dans cette ville. Et plus que jamais aussi, s’il ne croit plus au renouveau d’un parti, il croit sincèrement au renouveau de l’homme.

 

Anne-Cécile Demulsant et Latifa Oulkhouir

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