Dimanche 3 juin, la rue de la Libération de Montigny-en-Gohelle (62) est en ébullition. Pour trouver Jean-Luc Mélenchon dans ce joyeux brouhaha qui se met mouvement pour la Marche « L’humain d’abord », il suffit de chercher les objectifs de caméra. C’est la tactique de Marthe, 31 ans, maman au foyer, sortie sur le pas de sa porte et qui tente d’approcher le candidat à l’élection législative dans sa circonscription, la désormais célèbre « 11ème » du Pas-de-Calais.

« J’essaie de lui serrer la main mais c’est pas possible. Sa sécurité bloque et puis tous ces journalistes… ». Marthe explique s’intéresser à la politique depuis peu. Elle considère l’arrivée de Jean-Luc Mélenchon comme un très bon point : « On est mal réputé à Hénin à cause de l’autre… ». L’autre, c’est Marine Le Pen dont elle ne veut même pas prononcer le nom. Au bout de sa rue, Marthe doit stopper sa tentative de le saluer. « J’dois m’arrêter là car j’ai personne pour garder mes enfants…». Déçue, elle ne peut pas suivre ce cortège festif sillonnant la cité minière pour rejoindre la localité voisine de Billy-Montigny.

Et l’itinéraire n’a pas été choisi par hasard. Les organisateurs ont souhaité rendre hommage à Emilienne Mopty, une figure locale de la Résistance. Elle avait organisé des marches de femme en soutien aux mineurs grévistes qui défiaient l’occupation nazie en 1941. Arrêtée puis torturée, elle fut décapitée à Cologne en 1942. Lors du meeting prévu en fin de parcours, les élus régionaux et candidats du Front de Gauche ne manqueront pas de célébrer à la tribune cette martyre, symbole des luttes sociales et de résistance face au nazisme.

De petites ruelles en lotissements, la musique live, les slogans, et les drapeaux multicolores portés par des grappes qui s’ajoutent pour former un cortège de plus en plus massif tranchent avec la tranquillité d’un  dimanche après-midi en famille. Les rideaux se troussent, les téléphones portables s’avancent sur les perrons pour immortaliser cette manifestation incongrue qui ne cesse de faire s’écarquiller les yeux des riverains ébahis.

Trois gamins sautent sur leur vélo cross. Julien, 14 ans, Redouane, 9 ans et Mickaël 11 ans qui habitent au Puits Dahomey disent ne pas connaître Mélenchon mais apprécient cette soudaine animation. “C’est bien !” “Oui, on s’amuse bien !”. Mickaël propose même une nouvelle revendication inspirée par les pancartes qui passent devant lui : “Plus de voyages scolaires pour l’école !”.

Beaucoup d’habitants observent sans rien dire mais d’autres témoignent spontanément leur soutien comme Théo, cet électricien à la retraite de 84 ans, tout aussi surpris que son voisinage : “C’est une bonne chose cette marche ! Ah oui ! Si j’avais pu, je serai venu car notre situation, c’est toujours de pire en pire…” Les législatives, il les suit tous les jours à la télé. “C’est mon dada !” même s’il n’a pas encore choisi son candidat. Son opinion sur Jean-Luc Mélenchon ? “C’est pas une crème mais bon…”. Une chose est sûre : il ira aux urnes… “Voter ? Bien sûr ! J’y vais toujours” répond-t-il en regardant s’éloigner les dernières voitures de la police qui ferment la marche citoyenne.

Brahim, 54 ans et Annabelle 41 ans sont venus d’Avion, dans la 3ème circonscription voisine. Pour rien au monde, ils n’auraient loupé la Marche. Brahim ne milite pas mais se déclare sympathisant de gauche. Il est séduit par le discours et la personnalité du récent parachuté : “C’est l’homme de la situation ! Et ce Front de gauche peut vraiment amener quelque chose de positif, ici sur Hénin-Beaumont…”. Annabelle, infirmière en pédopsychiatrie et élue PCF arbore fièrement deux autocollants, PCF et Front de gauche : “Un sur chaque sein !” plaisante cette militante pleine d’humour et d’énergie. Elle ne conteste pas le parachutage du député européen du Sud-Ouest au détriment d’Hervé Poly, devenu son suppléant. Selon elle, rien n’a été imposé.  “Je suis fière qu’au PCF, nous ayons décidé de le choisir lui pour nous représenter. Ici, il y a besoin de mettre un bon coup de pied dans la fourmilière !”.

Annabelle semble comme portée par le succès public de la marche (6000 participants selon l’organisation, 3000 selon la police) qui a convergé vers les Grands bureaux des mines de Billy-Montigny où le meeting est installé. “Une après-midi de fête des mères en plus ! Et ce n’était pas gagné car cette fête est une tradition très ancrée… La mère, ici pour nous, vous savez, c’est quelque chose ! Et Annabelle d’observer « En fait depuis des années, les choses se sont détricotées… A cause de l’idéologie de droite « des uns contre les autres » martelée, du terreau de crise économique sans précédent, (ici, on est à 20% de chômage)… Mais là, il se passe quelque chose !!! On est en train de « retricoter »…”.

Sur scène, les élus se succèdent pour laisser place au tribun de la campagne présidentielle 2012. Il rend hommage, harangue, explique, démontre : l’enjeu électoral est réel pour lui à une semaine tout juste du premier tour. Et s’il s’agira bien d’un duel Front contre Front, tout laisse à penser, qu’en premier lieu, s’affrontera le “Front rouge” contre le “Front rose” pour la seconde place. Car avec Marine Le Pen que toutes les estimations donnent en tête au premier tour, le futur député de la circonscription d’Hénin-Beaumont se trouvera vraisemblablement dans le verdict des urnes qui désignera son challenger pour le second tour. Et qui sera-t-il ? Philippe Kemel, candidat investi par le PS, qui se proclame le représentant du “changement, c’est maintenant” de François Hollande ? Ou Jean-Luc Mélenchon, le charismatique leader de la gauche de la gauche venu tous les défier sur leur terre d’élection, native ou d’adoption ? Le moins bien placé se désistera pour faire battre le Front National et l’opposant à Marine Le Pen remportera sans doute la députation.

L’Internationale et la Marseillaise retentissent. Elles ponctuent 40 minutes d’un discours qui n’aura été que le point d’orgue de cette Marche « L’humain d’abord ». Mais d’abord et avant tout une démonstration de force et de foule pour les opposants du Front de gauche dans ce bastion historique du socialisme ouvrier, choisi par Marine Le Pen pour gravir les échelons de son ascension politique, et désormais rejointe par Jean-Luc Mélenchon, qui compte bien aussi y bâtir une partie de sa propre légende politique.

Sandrine Dionys


Marche « L'humain d'abord » du 3 juin 2012 avec un… par Bondy_Blog

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