Le changement, c’était maintenant…

J’ai été un Hollandiste d’adoption, je le confesse. Même si j’étais plutôt un sympathisant de l’extrême gauche, mon côté réformiste faisait de moi un soc’dem, comme le disait si bien une amie militante au NPA. Et puis, il faut remettre les choses dans leur contexte. Hollande, en 2012 au PS, remplaçait l’ex-patron du FMI, le libidineux Dominique Strauss Kahn, pour les présidentielles. Rien que pour ça, et même s’il n’était pas mon premier choix aux primaires, il avait ma sympathie. Il a ensuite collé une volée à Sarkozy. Après cinq ans avec un président people aux velléités extrême droitistes, le père Hollande, il faisait office de saint sauveur. Et puis, voir élu un candidat de gauche pour ma première présidentielle, je me disais que c’était un joli cadeau. Je serais même descendu dans la rue, à Bastoche, fêter la victoire, si je n’avais pas eu un partiel d’Histoire Moderne le lendemain.

Parce que oui, jeune étudiant en deuxième année à Nanterre, j’avais mis de l’espoir dans ce bonhomme brillant à l’humour caustique et au style policé. Je m’élevais vaillamment contre les humoristes de bazar qui l’affublaient du surnom de « flamby », et défendais bec et ongle ses compétences et sa volonté de réformer le pays. Parce que, en bon naïf, j’y croyais. Bien formaté à l’acceptation du diktat de l’économie de marché comme seule alternative, je me contentais de bougonner dans mon coin en citant Marx et je me doutais bien qu’il aurait du mal à faire bouger les lignes. Ou que, comme Tonton Mitterrand, il finirait par déchanter. Mais bon, je le voyais bien grappiller à droite et à gauche pour défendre les salariés, taxer un peu les transactions financières ou obliger les bourges à cracher plus sérieusement au bassinet.

Là où je l’attendais réellement, comme beaucoup, c’était sur les mesures sociales. Les engagements m’avaient séduit. Le mariage pour tous, pourquoi pas, même si les tenants des mouvements LGBT post soixante-huitards n’auraient jamais réclamé de pouvoir s’unir comme des bourgeois réacs. Mais bon, la mesure était gage d’égalité. Pas de raison d’être épargnés par l’union sacrée parce qu’on est homosexuel. Et puis derrière, il y avait les vrais sujets, l’adoption, la PMA. D’autres promesses étaient belles. Le droit de vote des étrangers aux élections locales en tête, réclamé à corps et à cris par la Ligue des Droits de l’Homme depuis des décennies. Bref, après la droite décomplexée qui montait les Français les uns contre les autres, je me disais que la gauche pourrait envisager de laisser la trouille au vestiaire.

C’est au début du mandat qu’il faut faire passer les grosses mesures paraît-il. Le mariage pour tous, il a fallu un an. Les cathos intégristes et les peine à jouir ont pris la rue, avec une partie de l’opposition et des vieux crânes rasés de l’extrême droite ayant effectué leur formation politique sommaire à l’orée des années 90 à grands coups de batte de baseball. Là, on a senti que Hollande, il avait les foies. Les maires pourraient garder leur « liberté de conscience ». Chacun sa loi et Dieu pour tous. Mais bon, mariage, succession et adoption sont passés. Ouf. À ce moment-là, François, je crois encore en toi. Et puis Christiane Taubira m’impressionne, elle a fait face aux fafs, avec classe et courage.

La rupture tranquille avec les valeurs

Pendant ce temps, silence radio pour le droit de vote des étrangers aux élections locales. En même temps, le Président n’est pas prêt à risquer sa tête, et il faudrait envisager un référendum. Du coup, on oublie, même si les mômes des principaux intéressés ont participé à la victoire, notamment pour défendre cette mesure. On entrevoit la logique de carrière. Mais bon, je me dis qu’il recule pour mieux sauter, qu’il finira par prendre ces sujets à bras le corps. J’ai pas le droit de m’être planté pour ma première présidentielle. C’est tellement important de voter. On me l’a tellement dit. Il fera forcément preuve de courage politique.
D’un autre côté, aujourd’hui, je me dis qu’il était facile d’entrevoir que le quinquennat ne serait pas pavé d’amour et d’eau fraîche. Valls à l’intérieur, c’était pas pour rigoler. Pourtant, après Hortefeux et Guéant, on pouvait espérer aller vers plus d’humanité. Et puis, je pensais qu’il s’agissait là d’un moyen de rassurer certains électeurs, amateurs de sécurité. Valls, il serait tenu à la raison, d’une manière ou d’une autre. Mais non, fin 2013, on renvoie une écolière au Kosovo. La « sanctuarisation de l’école », c’est pour les mous du genou et les humanistes.

En 2014, c’est bien ce premier flic de France, héritier direct de ses deux prédécesseurs inflexibles, qui devient Premier Ministre. Ma naïveté en a alors pris un sérieux coup. La même année, en août, à l’économie, Hollande a nommé Macron. Rien de mieux qu’un banquier quand l’ennemi c’est la finance. Fini les 75% d’impositions pour les revenus excédant un million d’euros. On a bien joué à être de gauche, maintenant faut tendre de nouveau la pogne au MEDEF et aux actionnaires. Macron, c’est un ultralibéral. Un type qui est capable de dire à Bourdin que les employés ont une vie pépère à côté des entrepreneurs. C’est vachement plus sympa de faire le larbin à nettoyer les waters d’un immeuble de la Défense que de monter sa start-up avec le fric de Papa. Mais il ne faut pas se tromper de procès, c’est d’abord et avant tout un gugusse qui entérine des lois qui libéralisent le marché et facilitent le travail dominical. Un gauchiste, quoi. La messe est dite, pourtant je n’ai pas encore tout vu.

La sécurité, mais pas pour l’emploi

L’économie, j’y croyais pas trop. Le social, c’était décevant. Mais c’est après les attentats que j’ai compris que la gauche de gouvernement était gravement malade. Charlie a été un premier coup de massue pour le pays. La loi sur le renseignement aussi. Même certains flics la craignaient. Dans les cortèges des frêles manifs s’opposant à cette loi, la CGT-Police mettait en garde les citoyens contre les pouvoirs élargis qui seraient conférés à leurs collègues. Les manifestations politiques seront contrôlées. La mesure est passée, à l’Assemblée puis au Sénat. Le PS a fait ce dont Sarkozy osait à peine rêver. Et moi, j’ai compris qu’il était profondément stupide de penser que le sécuritarisme liberticide était le pré-carré de la droite et l’extrême droite. Pas évident à encaisser quand on est un jeunot un peu manichéen. Merci François, de m’avoir permis de complexifier ma vision de l’échiquier politique.

Et puis il y a eu novembre. La mort de centaines de citoyens. Et l’état d’urgence. Des écolos se sont fait embarquer parce qu’ils manifestaient. Pourtant, ils n’avaient pas tellement l’air de « green terrorists ». Pendant qu’on s’assied allègrement sur les libertés publiques, le débat se porte sur autre chose. Une mesure « symbolique », pour reprendre les propos du Premier Sinistre, mais tout aussi inique. La déchéance de nationalité pour les binationaux condamnés pour terrorisme, qui crée une différence entre les Français. Du bon symbole puant. La gauche de gouvernement drague l’électorat mariniste, et je me demande comment je pourrais voter en 2017. J’irai sûrement, j’ai trop la trouille du FN pour rester couché. Mais glisser un bulletin Hollande dans l’urne, ça va vraiment me brûler les doigts.

Dans le même temps, on se dit que la France est un pays de feignasses. Du coup, les 35 heures, mesure historique de la gauche socialiste, en prennent un coup. Au programme : baisse de la rentabilité des heures supplémentaires, remise en cause des accords facilitée et durée maximum du travail plus aisément dépassée. C’est sûr que pour faire bosser tous les chômeurs, la solution la plus évidente est de filer plus de boulot moins bien payé à ceux qui en ont déjà. Travailler plus pour gagner pas grand chose. Ça me rappelle quelqu’un.

Aujourd’hui, en mars 2016, il reste un peu plus d’un an de mandat. Taubira est partie, car elle a refusé de rentrer dans le rang pour défendre la déchéance de la gauche. Pellerin, qui symbolise la méritocratie, s’est fait virer de la culture comme une malpropre. Le dernier remaniement a été qualifié de « bricolage » par Le Parisien, qui n’est pourtant pas un journal célèbre pour ses prises de position subversives. Les médias n’ont de cesse de répéter que les réformes vont s’arrêter, pour laisser la place à la campagne présidentielle. On va jouer la montre, ne pas prendre de risque pour espérer aller jusqu’aux prolongations. Il veut être réélu, Hollande. Il y a un point sur lequel je ne m’étais pas gouré : il est clair qu’il n’a rien du flamby au petit cœur tout mou raillé par la droite en 2012. C’est un requin politique.

Moi, de mon côté, j’ai perdu en réformisme. Je me dis que pour changer les choses, il faut un vrai mouvement populaire. Et qu’on ne fait pas d’omelette sans casser d’œufs. Et que l’ultralibéralisme débridé et les gestionnaires bureaucrates carriéristes à la solde de la bourse qui n’a rien de molle sont la gangrène de notre société pourrie. C’est peut-être ça la radicalisation. Saut que la mienne ne s’est pas faite sur Internet.

Mathieu Blard

Dessin : Lousie

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