Place de la République, 12h30. La quatrième journée de mobilisations interprofessionnelles contre la réforme des retraites démontre qu’après 36 jours de grève, la détermination ne connaît pas d’usure. Ici, la manif a ses rituels. Une odeur de graillon caractéristique des stands de sandwichs merguez (et plus si affinités), quelques fumigènes, des brassards aux couleurs syndicales. Des slogans entêtants et des gilets jaunes toujours mobilisés. Semblant aussi ritualisé, un lot de violences et d’abus des forces de l’ordre ponctue la manif. Le cortège ne s’est pas encore élancé que déjà le journaliste de Brut, Rémy Buisine, est interpellé pour… le port d’un masque à gaz. Un journaliste de Linepress est plus tard interpellé pour le même motif.

Dans le début du cortège, qui s’élance sur le boulevard Magenta, on retrouve des professeurs de lycée heureux de se compter en nombre, « plus que pendant le mouvement contre la réforme du bac. Je n’ai jamais vu un mouvement d’une telle ampleur », se réjouit Thomas qui enseigne l’histoire et la géographie dans le 12e. Derrière leur banderole, des profs non-syndiqués sont aussi présents. Le gouvernement espérait que le mouvement s’essouffle après les vacances de Noël, c’est raté. Au 36e jour de grève, l’opinion continue de soutenir la grève (et c’est un sondage commandé par Le Figaro qui le dit : « 61 % des Français continuent de trouver justifiée la mobilisation contre la réforme des retraites »).

Etudiants et enseignants de l’UPEC étaient présents ce jeudi / (C) Antoine Bachy

Les caisses de grève tintent tout au long du cortège

Sous le ciel couvert, les discussions, slogans, pancartes ne tournent pas autour de l’âge pivot ou d’une conférence de financement chère à la CFDT qui a boudé la manif. « Il ne s’agit pas que des retraites, la question c’est dans quelle société on veut vivre », explique Thomas. Le retrait de la réforme des retraites est attendue bien sûr mais c’est tout le train de réformes engagés par l’exécutif qui est vilipendé : fonction publique, justice, SNCF… Sous la bannière des cheminots d’Achères, Cécile, conductrice de train salue le soutien qu’elle et ses collègues ont reçu depuis le 5 décembre : « On n’aurait pas tenu 36 jours si tout le monde nous avait craché dessus ». Un soutien également financier : les caisses de grève tintent tout au long du cortège on l’on croise des femmes grévistes de l’hôtel Ibis Batignolles.

D’ici, le décalage est frappant avec l’histoire d’un gentil compromis sur le point d’éclore que tente d’écrire le gouvernement. Ou celle qui voudrait qu’Edouard Philippe soit en première ligne de la réforme alors qu’il est complètement absent des slogans. « Macron démission » : la figure honnie reste bien celle du président. Trait d’union de tous les mécontentements, la réforme des retraites a rameuté des professions qu’on avait moins l’habitude de voir dans la rue, à l’instar des avocats ou des artistes.

Des collectifs féministes se sont déguisés en Rosie la riveteuse / (C) Antoine Bachy

Autre marque de décalage, le tweet du ministre de l’Intérieur en fin de manif saluant les forces de l’ordre pour avoir garanti « le droit de manifester et l’ordre républicain ». Le tweet se perd entre la photo d’un homme de 61 ans matraqué à la tête par les forces de l’ordre à Rouen (images de France 3 Normandie), la vidéo vraisemblablement d’une infirmière rouée de coups au sol par un agent, celle d’un tir de LBD (lanceur de balles de défense) à un mètre tout au plus d’un manifestant.

Après la diffusion massive de cette vidéo, le parquet de Paris a annoncé ce vendredi l’ouverture d’une enquête pour violences volontaires par personne dépositaire de l’autorité publique, confiée à l’IGPN.

Après les gilets jaunes, après Cédric Chouviat…

A tout cela, il faut ajouter l’arrestation brutale du photoreporter Jean Segura, toujours en garde à vue à l’heure où l’on écrit ces lignes, et les coups de matraque reçus à la tête par une étudiante de l’ESJ Lille.

Il faudra plus qu’un billet pour saisir l’ampleur de la dérive du maintien de l’ordre qui se réaffirme de manifestations en manifestations et en dehors. Impossible de ne pas s’interroger sur le nombre de personnes qui renoncent à se rendre en manifestation de peur de se retrouver bloqués dans une nasse saturée de gaz lacrymogène, d’être molestés voire de perdre un œil ou une main.

Depuis le début du mouvement des gilets jaunes, près d’une trentaine de personnes ont été mutilés sans que cela n’appelle la moindre condamnation officielle, même symbolique. Quatre jours après le décès de Cédric Chouviat, un père de famille contrôlé pendant sa journée de travail, rien ne semble arrêter le gouvernement dans sa fuite en avant vers un maintien de l’ordre répressif et violent.

Héléna BERKAOUI

Crédit photo : Antoine BACHY (Speos)

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