Ensemble flou aux contours indistincts, star presque trop attendue de chacun de nos scrutins présidentiels, le peuple n’a pas une minute de repos bien à lui. A droite, Marine Le Pen se propose de lui servir de « voix » alors que Nicolas Sarkozy entend être « son » candidat. A gauche où la référence est moins commune, Phillipe Poutou et Arlette Laguillier préfèrent en appeler aux traditionnels « travailleurs » et « ouvriers ». Traçant son bout de chemin, l’Objet Electoral Non Identifié Jean-Luc Mélenchon bouleversent les habitudes de la gauche ouvrière traditionnelle : il est omniprésent dans les médias, il arrive à remplir chaque semaine des meetings de plus en plus grands, et il n’hésite pas à se revendiquer populiste, réclamant instamment que l’on fasse « Place au peuple ».

Si nous partons du principe que le peuple français n’est pas schizophrène, il nous faudra admettre que le « peuple » auquel se réfère chacun des candidats n’est pas le même. Après être allé à la rencontre du peuple frontiste, nous avons décidé de nous intéresser au peuple de gauche.

La scène se passe un jeudi soir de janvier lors d’une assemblée citoyenne du Front de Gauche à Aubervilliers en banlieue parisienne. Ces assemblées sont la colonne sur laquelle s’appuie la rhétorique du candidat Mélenchon. Organisées régulièrement à travers toute la France, elles sont ouvertes à chaque citoyen désirant débattre de l’évolution de la campagne et des politiques à suivre. Le programme du Front de Gauche est supposé s’inspirer continuellement des propositions qui remonteront de ces assemblées.  Ce soir, l’école Robespierre accueille une trentaine de participants autour des problématiques de la Santé. Dans ce fief de la banlieue rouge les militants d’un soir n’en sont pas à leur premier débat.

La moyenne d’âge des participants est assez élevé mais les discussions n’ont pas perdu de leur mordant : « vous avez vu la dernière ânerie du Sarkozy ? S’il croit pouvoir nous faire gober un nouveau traité européen après la raclée qu’on a mis à celui de 2004, il se met le doigt dans l’œil. » Cette soirée politique est pour beaucoup l’unique sortie de la semaine, l’occasion de retrouver d’anciens camarades perdus de vue. Ici, militer a longtemps été le principal moyen de socialisation.

La réunion commence. 19h20, le responsable santé du PCF prend la parole. 19h50, alors que je m’apprête à sortir, déçus par ce mini-meeting, la discussion commence enfin. De partout les questions fusent. Ici, un retraité s’inquiète de la manière dont il pourra financer le placement de sa mère en maison de repos, là, c’est un habitant d’une cité HLM qui regrette la fermeture du dernier cabinet de médecin du quartier. Les questions soulevées sont nombreuses, le responsable du PCF y répond le plus souvent. Mais peu à peu le débat prend une forme plus collégiale, les gens se répondent les uns aux autres. Les vétérans de la politique font partager leurs expériences des gouvernements passés mais les échanges se teintent très vite d’une teinte dogmatique bien regrettable.

Un ouvrier syndicaliste s’insurge contre les entreprises pharmaceutiques : « c’est quelque chose qui me révoltent particulièrement. Combien de camarades ne peuvent pas se permettre certains traitements à cause de leur coût trop élevé ? De leur côté, les entreprises s’en mettent plein les poches c’est dégueulasse. Vivement un pôle public du médicament ». Au fil des problèmes soulevés c’est souvent la même solution qui est envisagée : l’investissement massif de l’Etat dans l’économie et la revalorisation du service publique. La contradiction tarde à se faire entendre… C’en est trop ! La fièvre citoyenne s’empare de moi, à mon tour d’entrer dans le débat : « Et si nous essayions de… »

Rémi Hattinguais

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