Comme beaucoup de jeunes français, je vais, pour la première fois, avoir l’occasion de voter lors de la prochaine élection présidentielle. Il y a quelques mois, lors de la remise de la carte d’électeur, le maire m’a donné un « livret du citoyen » qui tente de souligner l’importance du vote, acte citoyen par excellence. Mais il est vrai que la politique peut agacer. Promesses non tenues, copinages entre ennemis supposés, affaires politico-financières… Il est parfois facile de se décourager et de considérer le vote comme inutile, sans intérêt. C’est à cet instant, où l’intérêt pour la campagne est au plus bas chez les Français, qu’un détour par le passé nous permet de jeter un nouveau regard sur l’acte citoyen.

J’ai eu l’opportunité de grandir dans une famille très politisée. Depuis tout petit, les débats politiques concluent régulièrement les repas familiaux. J’ai donc très tôt appris à m’intéresser à la chose publique, à la République. Mais c’est le récit de la vie de mon grand-père qui me pousse et me poussera toujours à lutter pour défendre et exprimer mes idées.

Le père de mon père est né il y a maintenant plus de 90 ans dans une Espagne rurale très pauvre, peu éduquée. La monarchie de l’époque ne permet pas aux « sujets » de voter. Mon grand-père grandit dans une société qui n’a que l’émeute et la grève pour s’exprimer et ce, bien souvent au prix du sang. En 1931, un mouvement  populaire met en place la Seconde République. Le suffrage universel est institué. Chaque « citoyen » a alors le droit de vote.

Les paysans espagnols, de longue tradition anarchiste, n’ont cure de ce droit. Mon grand-père m’explique : «  il y avait les anarchistes qui voulaient détruire l’Etat, et les communistes qui considéraient que le vote était un instrument bourgeois ». La République était d’abord regardée avec suspicion. Et pourtant, mon grand-père est allé voter aux élections de 1936 : « On voulait tellement que la gauche triomphe. Alors, même si je n’étais pas majeur, je suis allé voter. J’ai dû prendre la place de quelqu’un je crois ». Le rire de mon grand-père s’éteint très vite, une ombre passe dans ses yeux.

« Quelque mois après c’était le coup d’Etat, le début de la guerre civile et de 40 années de franquisme ». Les mêmes Espagnols qui doutent de la République se rangent massivement de son côté. Car au-delà des élections législatives, les ouvriers et paysans espagnols se voient proposer d’élire leurs représentants dans les usines et les coopératives agricoles.  Pour la démocratie, ils prennent les armes et paient de leur vie la possibilité de glisser un bulletin dans une urne.

Malgré leur combat fraternel, le général Franco prend le pouvoir et installe une dictature militaire où le vote ne devient vite qu’un lointain souvenir. Pour mon grand-père commence alors une lutte clandestine de plusieurs dizaines d’années, faites d’aller-retour entre banlieue parisienne et Espagne. Les échecs des maquis antifranquistes, les déceptions et les morts des camarades : la dictature semble l’emporter sur tous les fronts. Et pourtant, mon grand-père n’a jamais abandonné son pays, il a continué la lutte.

Avec la mort de Franco et la transition démocratique, c’est une nouvelle page qui se tourne pour son pays. Et l’occasion pour lui de son premier vote « officiel ». A 60 ans. « Je m’en souviens très bien. Je suis retourné à Madrid, où j’étais officiellement domicilié mais où je n’habitais pas car le gouvernement me surveillait. Ce vote était très important mais signifiait surtout pour moi un nouvel outil pour faire triompher mes convictions ».

Rémi Hattinguais

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