Maintenant qu’on a bien joué avec le chien, on enlève la main avant qu’il ne morde. Avec brio, encore une fois. À grands coups de pactes républicains, de retraits de liste, d’appels au vote et de tribunes. Les Français ont été réceptifs. Ils sont allés glisser un billet dans l’urne un peu plus nombreux que prévu, et l’on enregistre près de 10 % de participation supplémentaire. Ça fait toujours plus de 40 % d’abstention sur l’ensemble du territoire, mais il faut s’en féliciter. Surtout, sur les six régions où le Front national sortait premier le 6 décembre, aucune n’a franchi le cap de l’extrême droite. On serait presque tenté de crier victoire. Mais après avoir crié au loup, ce serait trop facile.
D’abord parce que l’histoire se répète. En 2002, le « cataclysme politique » avait provoqué la même réaction qu’aujourd’hui. On s’était botté le cul un dimanche, déjà, pour aller voter comme un seul homme pour Chirac. Le président au capital sympathie immérité ramassé au salon de l’agriculture, une saucisse à la bouche, une bière à la main et au cul de la vache était déjà devenu un rempart contre l’extrême droite, un soldat de la République, un combattant de la liberté. Les appels au vote républicain fusaient déjà de sa gauche.
Ce coup-ci, parmi les remparts contre le FN, il y avait Estrosi, en PACA, penseur de la « troisième guerre mondiale » déclarée par « l’islamofascisme » contre la « civilisation judéo-chrétienne ». Un type qui en 2014, en pleine coupe du monde de football publiait un arrêté municipal interdisant « l’utilisation ostentatoire » de drapeaux étrangers dans le centre de Nice de 18 heures à 4 heures du matin jusqu’à la fin de la compétition. Un loustic qui déposait le 11 décembre 1991 un projet de loi à l’assemblée proposant le rétablissement de la peine de mort pour certains crimes. Il a été élu à 53,76 %, pour combattre le Marion-Maréchalisme. Faut voir le verre à moitié plein, même quand on le remplit de vinaigre. Vive la République.
Du sursaut au sursis
Aussi parce que la démocratie est canée, foutue, pourrie. Des années qu’on ne vote que par défaut, quand on vote, ou pour éviter le pire. Dès les premiers tours, qui n’a jamais entendu ou dit : « j’ai voté utile », « j’ai la trouille du FN ». Ils ont perdu les régions, mais ils ont gagné sur un autre terrain. Celui de la présence lancinante et permanente. Ils sont toujours là. Et le premier tour des régionales les conforte à cette place. Celle de l’outsider qui pourrait bien se tailler la part du lion. Du coup, tout tremblotant, la peur au bide, on se refuse à soutenir autre chose qu’une organisation qui peut lui faire barrage. Par faire barrage, on entend qui semble en avoir les moyens dans les sondages.Toutes les conditions sont réunies pour que dès demain, on recommence à jouer.
De la même manière qu’hier. Avec une gauche qui fait du libéralisme débridé sa doctrine monomaniaque, saupoudrée d’un vernis social qui craquèle. Avec une droite qui continue de draguer du côté des frontistes. Les deux forces politiques continuent de se passer la main dans une logique bipartisane, et la rhétorique du FN va continuer de s’en nourrir quand le citoyen va continuer de s’en plaindre. Avec un trouillomètre toujours au max, des poubelles transparentes au travers desquelles on peut voir dégouliner les ordures et des képis de traviole sur des mecs en treillis à tous les coins de rue. Le « sursaut républicain » nous a fait éviter le pire, mais la situation est similaire. Nous sommes en sursis. Et cela risque de durer, à moins que les règles du jeu ne changent radicalement.
Mathieu Blard

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