Le week-end dernier, les militants communistes de la circonscription d’Aubervilliers-La Courneuve, en Seine-Saint-Denis, ont investi démocratiquement leur candidat aux élections législatives : Gilles Poux, le maire de La Courneuve, est arrivé en tête, devant Mériem Derkaoui, suppléante de la députée sortante, et vous-même. Qu’allez-vous faire désormais ?

J’ai décidé, avec le comité de soutien à ma candidature, de me présenter quand même dans cette circonscription.

Comment pouvez-vous vous y présenter alors que vous avez été battu à la régulière ?

Je respecte la décision des militants communistes. Mais je ne suis pas communiste moi-même. J’estime que le Parti communiste, pour lequel j’avais fait bonne figure en conduisant une liste Alternative citoyenne aux régionales de 2004, devait me proposer une circonscription gagnable. Il m’avait d’abord proposé celle de Clichy-Montfermeil-Le Raincy-Livry-Gargan, tenue fermement par la droite et imprenable. J’ai dit au PC que j’étais honoré, mais j’ai refusé cette offre.

Qu’attendez-vous maintenant du PC ?

Qu’il me propose une autre circonscription gagnable.

Sinon ?

Je serai candidat à Aubervilliers-La Courneuve.

Ce faisant, vous ne gagneriez sans doute pas et vous feriez perdre au PC l’une des rares circonscriptions qu’il tient encore à l’Assemblée nationale.

La direction du PC peut encore décider de m’investir à la place de Gilles Poux.

Votre candidature, si Gilles Poux se maintient, n’en apparaîtra que plus communautariste dans un environnement où le nombre d’électeurs issus de l’immigration est potentiellement élevé.

Ce n’est pas une candidature communautariste. C’est une candidature qui représente l’ouverture, la société civile et la diversité. Je me considère comme un rempart au poison du communautarisme. Mais si la République n’est pas capable d’avoir un traitement équitable pour tous ses enfants, alors nous aurons demain des revendications communautaristes.

Seriez-vous candidat si Mériem Derkaoui avait été investie ?

Non, car elle représente la diversité.

Candidat face à Poux, pas candidat face à Derkaoui. N’est-ce pas cela, aussi, le communautarisme ?

L’exigence de diversité n’est pas une exigence communautariste. C’est une demande de reconnaissance et d’égalité de traitement.

Candidat aux législatives, est-ce, pour vous, un galop d’essai en vue des municipales de 2008? Pourriez-vous concourir pour la mairie d’Aubervilliers, tenue par le communiste Pascal Beaudet ?

Oui, pourquoi pas, mais je ne brûle pas les étapes Il faut bien comprendre que le processus de maturation des populations issues de l’immigration est irréversible. Elles vont pouvoir faire et défaire les maires et les élus régionaux.

Le week-end dernier à La Courneuve, vous avez planté un arbre en l’honneur des Palestiniens. Pourquoi, en plus des questions sociales et d’égalité, tenez-vous à mener campagne en faveur de cette cause ? N’est-ce pas susciter des tensions entre juifs et Arabes en France ?

Non, pas du tout. Pour moi, la cause palestinienne est un défi de justice et de droit, comme le fut autrefois la lutte contre l’apartheid en Afrique du Sud. J’aimerais porter cette cause-là, parmi d’autres, à l’Assemblée nationale.

En France, des juifs craignent d’être marginalisés par les Arabes. Dans une récente interview au journal israélien Haaretz, Alain Finkielkraut affirme que les juifs n’ont de place en France que dans un ensemble « nation » et qu’ils n’en auront plus dans une France multiculturelle.

On est en train faire naître l’idée selon laquelle il y aurait en France des blocs contre d’autres blocs. C’est une vision incendiaire de la réalité. Et Finkielkraut est le premier à la véhiculer. Il y a aujourd’hui des gens qui organisent les affrontements. Il n’est pas question pour moi d’aller sur une logique de concurrence mémorielle. Dieudonné est un danger. On ne construit pas l’exigence de repentance et de mémoire en opposition à d’autres mémoires. Il ne faut pas prendre la place, il faut faire sa place.

On peut comprendre l’inquiétude de certains juifs. Ils sont en France beaucoup moins nombreux que les Arabo-Berbères de culture musulmane, et moins nombreux aussi que les Africains noirs.

On ne va pas tourner autour du pot. Bien sûr que le nombre est une donnée, mais nous ne sommes pas dans une logique de colonisation par le nombre. Encore une fois, nous ne voulons pas prendre la place, mais faire notre place. Ou nous y arriverons tous ensemble, ou la République explosera.

Quelle est votre histoire avec Aubervilliers ?

J’y suis arrivé à l’âge de 2 ans. J’y ai vécu pendant 50 ans. J’habite maintenant à Drancy, mais je travaille toujours à Aubervilliers. Comme môme, j’y ai fait toutes les colonies de vacances. J’ai été ensuite directeur de centred de vacances pour adolescents. J’en revois certains aujourd’hui, comme le comédien Patrick Catalifo, Zaïr Kedadouche, conseiller à l’Elysée, ou Hattou Messaoud, l’homme dont l’histoire, enfant, a inspiré le film Michou d’Auber. Lorsque j’étais lycéen, pour me faire un peu d’argent, je donnais des cours d’alphabétisation aux chibanis, des vieux Maghrébins comme mon père, pour qui l’école était sacrée et qui faisait tout pour que je réussisse. En 1981, à l’époque où Marcel Rigout, communiste, était ministre de la formation professionnelle, on m’a demandé de piloter à Aubervilliers le premier stage d’insertion sociale et professionnelle. Actuellement, je suis le directeur du secteur chargé de l’insertion sur Aubervilliers.

Aujourd’hui, la génération de la Marche pour l’égalité de 1983, dite aussi Marche des Beurs, frappe à la porte de l’Assemblée nationale.

Oui. Moi aussi j’ai marché en 1983. Ça fait un quart de siècle. Déjà à l’époque, le message était: on veut exister dans la République. Ça montre que ce n’est pas l’immigration qui est un problème. Le problème c’est la façon dont la République traite ses enfants issus de l’immigration. Il faut qu’elle reconnaisse la diversité dont elle est faite. Or, vingt-cinq ans après, les enfants de ceux qui ont marché vivent la même chose, sinon pire. Le retour, aujourd’hui, des anciens marcheurs marque leur volonté de reprendre le flambeau de l’égalité. Mais avec une autre donnée: il y a chez eux un ras-le-bol des renoncements de la gauche et de l’instrumentalisation de l’antiracisme, à travers SOS-Racisme, surtout. Il y a en France 8 millions de Français issus des ex-colonies. Cela représente 15% environ de la population. Sur ces 8 millions, il y avait en 2004, 1,36% d’élus, la plupart ne siégeant pas plus haut que dans des conseils municipaux, assignés à ces « résidences » que sont la jeunesse, les quartiers, les sports.

Propos recueillis par Antoine Menusier

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