Celui qui avait prédit la victoire du Front National à Hénin-Beaumont n’a pas encore 18 ans. C’est un étudiant brillant, auteur d’un essai sur le FN et chroniqueur avisé de la politique locale. Sandrine l’a rencontré du côté de la Gare du Nord, avant qu’il prenne le train pour aller chez ses parents.

Depuis notre première rencontre à un meeting de Jean-Luc Mélenchon, le 3 juin 2012 dans le Pas-de-Calais, Octave Nitkowski a bien changé. Du lycéen caché sous sa casquette, il est devenu un étudiant au double cursus à la Sorbonne et Sciences-Po Paris, assumant sa boule à zéro et son nouveau statut de spécialiste de Hénin-Beaumont pour nombre de journalistes français et étrangers grâce à ses papiers parus dans ses blogs à Libération ou le Huffington Post et grâce à son essai Le Front National des villes et le Front National des champs où il annonçait en 2013, la victoire aux élections municipales du FN Steeve Briois, dès le premier tour, le 23 mars 2014. Quelques revers de médaille cependant : un procès à la demande de Steeve Briois pour l’empêcher de publier son livre, ou les coups de pattes un peu jaloux d’un confrère de l’agence locale de la Voix du Nord à Hénin Beaumont lui reprochant par voie de presse de chroniquer la vie du bassin minier sans plus y habiter. Pourtant, c’est à la Gare du Nord qu’on rencontre Octave, avec un look plus sérieux qui fait oublier qu’il n’a même pas 18 ans. Il rentre chaque weekend retrouver ses terrils et sa famille comme ce vendredi 4 juillet où il tenait à être aux côtés de son petit frère Célestin devant les grilles du lycée Darchicourt pour l’annonce des résultats du BAC : une mention très bien en série S avec 19,81 de moyenne ! Interview.

Octave, quels changements as-tu observé à la Mairie de Hénin-Beaumont depuis le 24 mars 2014 ?

Octave Nitkowski : Il s’agit surtout de mesures symboliques qui n’avaient pas été annoncées pendant la campagne… Steeve Briois a déplacé le buste de Jean Jaurès du hall de la mairie vers son bureau car il souhaite être associé à l’image de cet homme de gauche. Les drapeaux bleu-blanc-rouge sont désormais beaucoup plus visibles au fronton de l’Hôtel de ville et il a enlevé le drapeau de l’Union Européenne qu’il n’a remis que le 9 mai à l’occasion de la fête de l’Europe car c’est une obligation préfectorale. Puis le drapeau a de nouveau été retiré alors qu’il était candidat au parlement européen (et recueilli 53% des voix sur la commune), ce qui peut sembler paradoxal… Autre changement visible : un arrêt municipal anti-mendicité qui vise implicitement les populations Roms. Ces mesures sont démagogiques et ne lui coûtent rien…

Pour la taxe d’habitation, la baisse de 15% annoncée pendant la campagne n’a pas été atteinte. Steeve Briois a repris le budget préparé par l’ancien maire Eugène Binaisse tel quel, aboutissant à une baisse de 10 % de la taxe d’habitation revenant à la ville.

P1080742P1080742Autre observation : à chaque conseil, il manque un conseiller municipal d’opposition. Certes, comme les militants FN occupent les premiers rangs dans la salle (d’après mes informations; ils entreraient par la porte arrière du bâtiment avant l’ouverture des portes principales pour avoir les meilleures places), l’ambiance est tendue. Quand Marine Tondelier prend la parole par exemple, elle se fait chahuter et insulter par les militants du Front mais cela justifie-t-il cet absentéisme ? Autre fait notable, un pacte de non-agression semble opérer entre l’ex dissident PS Gérard Dalongeville et l’équipe Briois puisqu’il vote les décisions à chaque fois… Il faut dire que Dalongeville est très implanté dans la ville avec de nombreux relais dans les associations d’anciens combattants notamment. Sans doute les deux hommes, maire et ancien maire, ont un intérêt commun à bien s’entendre et à critiquer conjointement le bilan d’Eugène Binaisse… 

Et pour la vie quotidienne des Héninois, quels changements ?

Il est encore trop tôt pour mesurer l’impact économique qu’aura eu l’élection du FN à Hénin-Beaumont, si des entreprises préfèrent s’installer dans une autre commune pour préserver leur image. Certaines villes étrangères jumelées ont demandé un moratoire. Elles attendent de voir ce qui se passe avant de continuer le jumelage. En terme culturel, la nouvelle équipe fait tout pour ne pas reproduire les expériences de Vitrolles, Orange ou Marignane dans les années 90 où des groupes de musique avaient été interdits, des rues débaptisées, etc.

Lors de la fête de la musique cette année, pas de changements visibles. Surtout, l’adjoint à la culture, Christopher Szczurek, a été savamment choisi en terme d’image, lui qui avait manifesté contre la présence de Jean-Marie Le Pen au second tour de la présidentielle de 2002. L’équipe Briois se sait observée par tous et son élection sert de vitrine et de laboratoire au FN pour conquérir d’autres villes en 2020. Quant aux artistes, tous ne sont pas comme Patrick Bruel qui a d’ores et déjà annoncé qu’il ne se produira jamais à Hénin-Beaumont gouvernée par le Front National. Pour la fête du 14 juillet, Michael Jones est toujours programmé, nouvelle municipalité ou non… Bref, la vie suit son cours. Récemment, Steeve Briois a remis les dictionnaires aux CM2 qui passent en 6ème comme l’ont fait tous ses prédécesseurs.

Suite aux deux victoires des Fennecs en coupe du Monde et les incidents relevés, Marine Le Pen a fait des sorties médiatiques sur la double nationalité et l’UMP Christian Estrosi a interdit les manifestations avec drapeaux étrangers dans sa ville… Quid à Hénin-Beaumont ? Steeve Briois s’est-il exprimé sur ces deux sujets ?

Non, je n’ai rien observé ni entendu à ce propos. A Hénin-Beaumont, la communauté d’origine maghrébine est importante et les supporters algériens ont bien fait la fête ! A ma connaissance, Steeve Briois n’a rien dit publiquement car il n’a aucun intérêt de heurter et brusquer un électorat potentiel. Surtout, le maire d’Hénin-Beaumont sait que les événements conforteront les électeurs habituels. Pas besoin de convaincre des fanatiques de l’identité nationale qui sont déjà dans les rangs et ne les déserteront pas de sitôt. De la même façon, Steeve Briois n’a fait aucun commentaire quand une librairie coranique s’est installée en face de l’église place Carnot.

Quel est le premier bilan que tu peux tirer de ces 100 jours de mandat ?

Il est donc trop tôt pour voir les effets réels sur la ville mais l’impression générale est, de mon point de vue, pour l’équipe Briois : « Ne surtout pas faire de vagues ! Nous sommes observés … ». Rendez-vous plutôt à mi-mandat pour y voir plus clair !

Et pour toi Octave, quoi de nouveau et quels sont tes projets ? 

J’ai validé tous mes modules, je passe donc en seconde année ! Cet été, après quelques vacances en famille, je vais me remettre à l’écriture d’un second livre. Le Front National des villes et le Front National des champs s’est vendu à 5000 exemplaires mais comme mon éditeur Jacob-Duvernet a fait faillite, je ne toucherai pas mes droits d’auteur. Le bon côté des choses, malgré tout, est que j’ai été repéré par d’autres grands noms de l’édition. En troisième année à Sciences-Po, j’aimerais étudier à l’étranger, à Moscou si possible ! Ça inquiète un peu mes parents mais c’est un rêve… J’espère pouvoir le réaliser. Et puis je rentre aussi souvent que je peux dans le bassin minier. C’est là où je me sens le mieux ! 

Propos recueillis par Sandrine Dionys

Légende photo :  L’Hôtel de ville de Hénin-Beaumont le 24 mars 2014, sous les feux des projecteurs médiatiques.

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