11h30, l’amphithéâtre de la Cité nationale de l’histoire de l’immigration est réquisitionné pour la rencontre de collégiens et de lycéens d’Ile-de-France avec trois auteurs maghrébins majeurs. Maïssa Bey et Boualem Sansal viennent d’Algérie. Fouad Laroui, lui, sera le digne représentant du Maroc. Les jeunes ont travaillé sur leurs ouvrages dans le cadre de leurs cours de français. La professeure de l’une des trois classes souligne que « dans la classe, il n’y a aucun élève d’origine maghrébine, de fait, le défi a été d’amener les élèves à découvrir la littérature et la culture maghrébine ». Dans la foulée, les groupes ont écrit des nouvelles.

Attentifs, les trois écrivains écoutent les lectures de celles-ci. La première rapporte une légende sur la naissance du Sahara en l’an 780 avant l’Hégire. Les élèves du lycée Jean-Pierre Timbaud à Aubervilliers en BEP carrosserie ont quant à eux travaillé sur le roman « Pierre sang papier ou cendres » de Maïssa Bey. Ils en ont tiré une nouvelle sur le sujet brûlant des harkis. Et ont construit un dialogue entre un grand-père et sa fille. Celle-ci regarde des photos de la guerre d’Algérie. Celle-ci se demande de quel côté celui-ci a combattu. « Pas contre, mais du côté des Français. » Le grand-père relate les traumatismes de la guerre et de l’internement au camp harki.

Le débat se transporte sur le roman de Boualem Sansal « Le village de l’Allemand ». Ce journal entrecroisé de deux frères, fils d’un nazi, interpelle les jeunes qui se demandent si l’histoire est réelle. L’auteur répond qu’il s’est effectivement inspiré de la vie d’un nazi, exfiltré en Egypte après la Seconde Guerre mondiale, envoyé par Nasser auprès de la rébellion algérienne. C’est en Algérie que cet Allemand s’installe, après s’être converti à l’islam et avoir épousé une jeune femme algérienne. Il confesse juste avoir modifié la fin de l’histoire.

Si dans la réalité, ce dignitaire nazi est mort de sa belle mort, dans le roman il meurt sous les coups d’un islamiste. « Celui qui a tué par le glaive doit périr par le glaive. » Pour l’auteur ce sont des nazis de la même espèce. Une jeune fille au visage empourpré, se lance et demande si la sortie de cet ouvrage a engendré des polémiques ou s’il a été attaqué. Boualem Sansal disserte pendant un long moment sur la responsabilité, le legs de l’histoire. Des thèmes de réflexion complexes qui laissent pantois certains jeunes qui bavardent discrètement.

Boualem Sansal poursuit et dit clairement qu’un Algérien, supposé musulman, se mêle de la Shoah a été mal perçu. Dans l’auditoire un homme hausse le ton et accuse l’auteur de mentir. Pour celui qui se présente comme professeur de littérature arabe, il est faux de dire que la Shoah a été niée dans l’imaginaire arabo-musulman. Les jeunes, revigorés par cette intervention, qui brise l’ambiance consensuelle du débat, rient. Le professeur est renvoyé dans les cordes et quitte la salle. Un lycéen pose une question sur sa perception de la guerre d’Algérie à Maïssa Bey, ses amis le chambrent gentiment.

L’auteure souligne qu’il a fallu près de quarante ans pour que la France qualifie la Guerre d’Algérie de guerre, là où elle préférait la dénomination pudique d’« événements ». Elle parle de son enfance, de ses souvenirs de la guerre. Et de la décennie euphorique qui a suivi l’indépendance. L’écrivaine invite ces jeunes gens à réfléchir à ce qui a amené l’Algérie à « ces extrémités ». Elle les presse également de ne jamais succomber à la tentation du silence. Sa mission d’écrivain, de témoin elle la vit ainsi: « Je vis en Algérie, je me bats en Algérie. J’essaie d’apporter mon grain de sable dans une société qui veut trop lisser et aplanir les choses. »

Fouad Laroui remporte un franc succès avec son recueil de nouvelles « Le jour où Malika ne s’est pas mariée ». Les jeunes se demandent d’où lui est venue l’inspiration. Il confie que Malika vit dans sa famille. Malika explique-t-il, est une fille éduquée à l’école française qui a la tête pleine de Dick Rivers, Ringo et Sheila. L’auteur s’interrompt et s’inquiète de savoir si ces références disent quelque chose à ces lycéens. Malika rêve de Mike Brant mais c’est un vieillard très digne à la djellaba blanche qui demande sa main. Fouad Laroui, farceur, décide de livrer un scoop aux jeunes. « Malika est mariée à un Italien, Sergio, agent immobilier à Roquebrune Cap Martin. » Il n’en fallait pas plus pour les ravir.

Faïza Zerouala

Faïza Zerouala

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