Mercredi 7 novembre, au moment où Nicolas Sarkozy s’adressait au Congrès à Washington, Dan Fried, directeur des Affaires européennes au Département d’Etat, recevait des acteurs de la diversité française dans la bibliothèque d’apparat de l’ambassade américaine à Paris. Il faisait jour outre-Atlantique, la nuit était tombée sur la place de la Concorde, illuminée des mille feux d’une grande roue tournoyant dans le noir. A deux pas de là, les boiseries chaudes de la Library, comme la nomment familièrement les employés de l’ambassade, accueillaient ses hôtes issus de la diversité.

Dan Fried, qui était encore à Bakou le matin, prend place au centre d’une grande table ovale et s’exprimera en anglais. « Il n’y a pas de questions difficiles, il n’y a que des réponses difficiles », dit-il pour encourager ses interlocuteurs à ne pas le ménager, si toutefois l’envie prenait certains de « casser du Ricain ».

La diversité, c’est ce terme correct, promu dans le cabinet de l’ex-ministre délégué Azouz Begag et que les émeutes des banlieues de l’automne 2005 puis les élections présidentielles et législatives de 2007 ont fini par installer dans le vocabulaire politique. Il a des synonymes : minorités visibles, personnes issues de l’immigration, Noirs, Arabes, Asiatiques, musulmans… Mais il recouvre surtout une réalité : celle d’une « deuxième » France, d’un pays émergent à l’intérieur de la République, qui aspire aux mêmes tâches, devoirs, labeurs, honneurs et responsabilités que le commun des Français de plus vieille souche. C’est cette France en devenir qui intéresse, autant qu’elle inquiète, les Etats-Unis et que Dan Fried est venu rencontrer ce soir.

Les attentats du 11 septembre 2001 ayant été pensés en Allemagne, les Américains ont grand besoin de mieux connaître les « musulmans » d’Europe. Si tu ne peux le combattre, embrasse ton ennemi. « C’est notre intérêt que ça se passe bien ici. Nous voulons aider les Français à trouver une voie paisible pour leurs minorités », confiera plus tard James L. Bullock, ministre conseiller aux Affaires publiques de l’ambassade américaine.

Face au directeur des Affaires européennes, la diversité était représentée ce soir-là par Ali Laïdi, spécialiste du renseignement économique et du terrorisme islamique à l’IRIS (Institut des relations internationales et stratégiques), Saïd Branine, responsable du site Internet musulman oumma.com, Hervé Mbouguen, également animateur d’un site Web, grioo.com, dédié aux Noirs, Fayçal Douhane, du conseil national du Parti socialiste, en charge des questions de diversité – et c’est tout sauf facile au PS –, et un membre du BondyBlog (le soussigné), média en ligne fondé par le magazine suisse L’Hebdo à l’époque des violences urbaines de 2005.

A l’origine de cette rencontre, il y a un programme confié par la secrétaire d’Etat Condoleezza Rice à Dan Fried lors de sa prise en main des affaires européennes en mai 2005. Ce plan consiste à développer des liens étroits avec les minorités musulmanes en Europe. Depuis, chaque ambassade américaine sur le Vieux Continent compte au moins un collaborateur dévolu à cette mission. La France, avec 4 à 5 millions d’habitants pouvant se dire musulmans, avec sa propension à l’universel mais aussi ses frustrations identitaires, forme un cas à part vu de Washington. Un lait sur le feu qui menace constamment de déborder. L’attention n’en est que plus grande.

Cet été, Farah Pandit, une musulmane, adjointe de Dan Fried au Département d’Etat, était venue constater de ses yeux à quoi ressemblait le fameux département de Seine-Saint-Denis, le 93. Elle y avait passé un après-midi avec le Bondy Blog. « Les Etats-Unis sont parfois mal vus à l’étranger, mais il faut convenir que mon pays et les pays d’Europe présentent des similitudes en termes de sociétés multiethniques, déclare Dan Fried. Les Etats-Unis ne prétendent pas être une nation de WASP [White Anglo-Saxon Protestant, ndlr] mais une nation de plus en plus multiethnique et multiconfessionnelle. […] Il faut savoir que, chez nous, les communautés musulmanes sont plutôt bien intégrées. » En clair : ce qui nous rapproche autour de cette table est plus important que ce qui nous divise.

Sur ces propos bienveillants, un débat s’engage. Fayçal Douhane conseille la fermeture du camp de Guantanamo, une façon, selon lui, de restaurer l’image de l’Amérique auprès des Arabes. Ali Laïdi invite les Etats-Unis à se débarrasser de leur perception religieuse du monde : «Qu’êtes-vous prêts à donner politiquement aux Arabes pour avoir la paix avec eux ? » demande-t-il. A cet instant, tout le monde pense fort au conflit israélo-palestinien. Saïd Branine, la caution islamique de la soirée, enchaîne : « Que pensez-vous du livre Le Lobby pro-israélien et la politique étrangère américaine, de deux auteurs américains, John J. Mearsheimer et Stephen M. Walt ? » Réponse cinglante de Dan Fried : « C’est juste idiot, juste idiot. Cette théorie du lobby juif qui contrôlerait le Département d’Etat américain ne tient pas. Il y a quantité de lobbies aux Etats-Unis : grec, arménien et autres. – Et arabe ? Est-ce qu’il y a un lobby arabe à Washington ?  réagit une voix autour de la table. – Pas vraiment », reconnaît Fried, qui semble vouloir ajouter : « Mais pourquoi pas… »

Vendredi, au surlendemain de cette réunion « on se dit tout », nous rencontrons l’attachée culturelle de l’ambassade des Etats-Unis, Laura Berg, dans un café, pour un debriefing. « Nous les juifs, dit-elle en parlant aussi de Dan Fried, avons le devoir, durant notre passage sur terre, de rendre le monde meilleur. Il est absurde de penser que les juifs, qui sont eux-mêmes une minorité, veulent écraser les autres minorités. Je suis mariée à un Tunisien musulman. Je crois qu’il y a de l’altruisme dans le gouvernement américain. Mais cela ne veut pas dire que nous prenions toujours les bonnes décisions. En France, nous voulons promouvoir une vision positive de la diversité. »

L’ambassade américaine à Paris n’a pas attendu les émeutes de 2005 pour approcher les minorités françaises. Les déjeuners Rive Gauche avec la France bien née, ça commençait à bien faire. Il y a trois ans et demi, le cap a été mis sur la banlieue, avec l’envie de « comprendre » – le 11 Septembre est passé par Hambourg, il pourrait repasser par le 93. Après les attentats, Ali Laïdi se souvient avoir été contacté par deux Américains qui disaient appartenir à des think-tanks (laboratoires d’idées) : « Ils souhaitaient que je les mette en relation avec des associations de banlieues, rapporte-t-il. Je me suis aperçu que l’un d’eux était un ex-agent de la CIA. J’ai coupé les liens. »

Laura Berg ne s’occupe pas de renseignements mais de culture. Elle dispose d’un budget annuel dont la somme exacte est confidentielle – qu’elle alloue à des projets culturels ou sociaux menés dans les banlieues françaises. Au su, précise-t-elle, des autorités du pays : « Il ne faut pas y voir de l’ingérence de notre part. » L’ambassade a ainsi apporté un soutien financier au Festival Blues sur Seine de Mantes-la-Jolie, dans les Yvelines. Laura Berg préfère taire les noms des associations aidées par les Etats-Unis, certaines œuvrant au dialogue judéo-musulman. De l’argent américain, ça peut rapidement délégitimer une cause si la chose vient à se savoir. « J’ai été institutrice au Kenya, raconte l’attachée culturelle. Un jour, j’ai donné un Snickers à une petite fille. Ses camarades l’ont battue. »

L’Amérique ne se contente pas d’aller dans les banlieues françaises. Elle invite aussi des acteurs de la diversité à se rendre chez elle. En trois ans, une cinquantaine d’entre eux, conviés par le Département d’Etat, ont eu droit à cette forme de reconnaissance. Cette année, Fayçal Douhane, Amirouche Laïdi, le président du Club Averroes qui milite pour la diversité dans les médias, et Stéphane Pocrain, ex-porte-parole des Verts, s’y sont rendus. Ali Laïdi, frère d’Amirouche, en revient. En avril 2008, Mohamed Hamidi, du Bondy Blog, et Karim Zéribi, homme politique et responsable associatif de Marseille, y effectueront un voyage de trois semaines. De même que Patrick Lozès, le président du CRAN (Conseil représentatif des associations noires), un groupe de pression mis en relation avec son grand frère américain, le NAACP, grâce aux bons soins de l’ambassade US à Paris.

« Les Etats-Unis ont une avance considérable en matière de représentation des minorités de couleur, mais sexuelles aussi, à tous les échelons de la vie tant politique qu’économique, relève Patrick Lozès. La France ne peut qu’en prendre exemple. Par ailleurs, il est évident que les Américains ont des visées économiques chez nous, auprès des Noirs notamment. Savez-vous, simple anecdote mais révélatrice, que, si je me coupe en me rasant, je ne dispose pas en France de pansement correspondant à la couleur noire de ma peau. Les entreprises américaines ont pensé à ça. » Amirouche Laïdi, lui, a retenu de sa tournée aux USA ce fait marquant : « Le maire noir d’Iowa City, une ville de 50 000 habitants où les Noirs ne représentent que 2 % de la population. Mais attention, prévient-il, tout n’est pas bon à prendre : leur système de prévoyance-santé est mauvais. Il est important que nous conservions la Sécurité sociale ».

Ces invitations lancées aux « futurs leaders » de la France, aujourd’hui bataillant dans leur propre pays mais distingués par Washington, sont une façon pour les Etats-Unis de se doter de relais d’opinion parmi les Français noirs et arabes, de pacificateurs à l’heure où il convient de gérer les retombées désastreuses du conflit irakien.

Les Américains sont incroyables : discussion à bâtons rompus avec Dan Fried, sans consigne de silence aux médias; l’attachée culturelle qui expose sa foi et la mixité religieuse de son couple ; le ministre conseiller aux Affaires diplomatiques qui dit textuellement que les Etats-Unis entendent montrer la voie aux Français… Toute la communication messianique de l’Oncle Sam est là, à Bible ouverte. L’Amérique a l’éternité devant elle. La France et ses minorités ethniques en viendraient-elles à lui ressembler ? Là voilà qui fait tout pour qu’elles lui ressemblent tout à fait. Même si Dan Fried a pris soin de souligner que « la France sera toujours la France ».

Antoine Menusier

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