Contacté par téléphone, le service presse du ministère de la Ville, de la Jeunesse et des Sports l’a confirmé : Myriam El Khomri, qui vient d’être nommée ministre du Travail, ne sera pas remplacée. Ses responsabilités de secrétaire d’État à la Politique de la ville seront désormais assumées par le ministre lui-même, Patrick Kanner. Des responsables d’associations impliquées en quartiers populaires font part de leurs inquiétudes.
« Nous sommes en colère. Encore un turn-over! Il faut tout recommencer.» Pour Mehdi Bigaderne, élu de Clichy-Sous-Bois (93) et membre du collectif AC LE FEU, la suppression du secrétariat d’État à la politique de la ville, dirigé jusqu’à présent par Myriam El-Khomri, est une très mauvaise nouvelle. «On la félicite, mais on regrette vraiment son départ.»
« On avait jusqu’à présent un véritable interlocuteur. Elle a toujours été à l’écoute. Elle avait les compétences, ça s’est révélé sur le terrain. Tout comme Cécile Duflot avant elle. Et il était judicieux qu’une secrétaire d’État soit concentrée sur la politique de la ville. Désormais, c’est le ministre (Patrick Kanner, ndlr) qui s’en occupera, en même temps que d’autres missions : délégations jeunesse, sport. Ça fait beaucoup de choses. On avait réclamé un ministère régalien consacré à la politique de la ville. Avec ce retournement, on est tombés au plus bas
«Avec Patrick Kanner, on a affaire à un ministre qui n’est pas forcément aussi sensible, présent ni réactif au travail que nous menons. On craint que la dynamique relationnelle soit brisée. Il n’incarne pas le même engagement. Et, au-delà de ça, la symbolique est importante. À l’heure où la cohésion sociale, de l’unité, de l’égalité des territoires font débat, faire le choix de ne pas remplacer ce poste donne le sentiment que la question des quartiers n’est pas une priorité. À l’heure où la fracture sociale est très importante, où les consciences sont en rupture avec le politique, c’est contre-productif de faire un tel choix », affirme Mehdi Bigaderne.
« Les politiques font le choix de se détourner »
«Pourtant, depuis le 11 janvier, on avait l’impression d’entendre des discours politiques cohérents. Aujourd’hui, on a l’impression de ne pas être sur la même longueur d’onde avec le gouvernement. Se détourner des quartiers, c’est se détourner des questions d’intégration, de pauvreté, de précarité. Car c’est avant tout sur ces territoires-là qu’on en est victimes de tout cela
«On ne comprend pas toujours les raisons de ce qui se passe. On a démontré les possibilités d’implosion sociale et de dérives, qui sont aujourd’hui réelles et présentes. Les politiques font le choix de se détourner. Mais nous, l’esprit du 11 janvier, on l’a depuis toujours. Au moins depuis 2005. Nous sommes mobilisés, présents sur le terrain. On connaît ce qui s’est passé. On sait qu’il est important de travailler en cohésion, d’envoyer de vraies actions envers les territoires fragilisés.»
Mais pour d’autres, la suppression du secrétariat d’État s’explique facilement. C’est l’avis d’Eddie Jacquemart, président de la Confédération nationale du logement, une association populaire et nationale. «La stratégie du ministère? C’est simple. Dire que le logement social coûte trop cher (une mission importante des politiques de la ville, ndlr), et développer davantage l’offre privée pour favoriser les entreprises du BTP. On est en train de démanteler le service public. On l’a fait avec EDF, et c’est ce qu’on va faire avec le parc social. C’est très dangereux pour la société
« C’est la recette miracle pour ghettoïser les quartiers »
« Abaisser de 10% l’accès aux HLM comme l’a fait l’ex-ministre Christine Boutin, c’est la recette miracle pour ghettoïser les quartiers. Et Monsieur Hollande n’a rien voulu changer depuis qu’elle est partie, il y a maintenant plusieurs années. On a au contraire réinséré la pratique du «sur-loyer», qui incite les plus locataires aisés à quitter leur logement HLM.»
« Alors, dans plusieurs années, les très pauvres seront en HLM. Ceux qui auront un peu de revenus auront peut-être un loyer. Et les classes moyennes seront logées en parc privé. Voyez le film de politique-fiction «Banlieue 93» : on va finir par mettre des murs autour des quartiers. Moi, je pense que les murs existent déjà : il y a des gens qui ne vont jamais dans ces quartiers-là.»
« Quand je vois que sur les 1300 «contrats de ville» prévus, 1000 n’ont pas vu le jour, je dis qu’il n’y a pas de volonté politique. Et la responsabilité ne revient pas qu’au ministère de la Ville. Les collectivités ont un rôle : récemment, le «pass» à tarif unique pour les transports mis en place par le Conseil régional d’Ile-de-France est un geste de solidarité, pour qui habite au fin fond de la banlieue parisienne.»
« Le gouvernement entend traiter les quartiers populaires comme une routine »
Pour Khalid Ida-Ali, élu, président de l’IRDSU (association de développement social et urbain, regroupant surtout des membres de collectivités locales), l’attitude de l’État est décalée avec la réalité. Alors que les quartiers occupent une place importante dans l’espace public, le ministère décide d’encore moins s’impliquer dans la politique de la ville. « C’est d’autant plus absurde dans une période comme celle-ci. Une réforme lourde a été engagée. On a besoin d’un peu de pérennité et de stabilité pour pouvoir la conduire.»
Pour Jean D., un responsable associatif national impliqué dans les politiques de la ville, la mauvaise implication des politiques ne date pas d’hier. «Ils négligent les quartiers. Les mesures post-attentats n’ont pas été au niveau. Il n’y a pas d’électrochoc suffisant. Les attentats révélaient ce qu’on savait depuis longtemps. Depuis 2003, on voyait que la politique n’était pas à la hauteur des enjeux. On avait fait des communiqués sur le sujet.»
«Pour autant, on ne peut pas dire que l’État se désintéresse. Même s’il n’y a plus de secrétariat d’État, il reste quand même un ministère, mais pas de plein exercice [le ministère de la ville, ndlr], mal positionné pour faire avancer les choses au niveau de l’Etat. Ce qu’on vit aujourd’hui, c’est un certain affaissement. Le gouvernement entend traiter la politique de la ville et les quartiers populaires comme une routine. C’est bien qu’il y ait des trentenaires en tant que ministres et davantage de femmes. Mais Myriam El Khomri était le porte-flambeau de la participation citoyenne au sein du gouvernement.»
«Cela dit, l’impact de la politique de la ville menée par l’état est, de fait, assez faible depuis le départ. Quoi qu’en dise le gouvernement, les moyens financiers ne sont pas au rendez-vous. Mais il faut faire ce qu’il faut pour créer une mobilisation et un débat sur les valeurs communes. Il faut arriver à changer le regard sur les populations les plus précaires.  Myriam El Khomri était le porte-flambeau de la participation citoyenne au sein du gouvernement. »
Louis Gohin 

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