Te souviens-tu, Mourad, des longues théories que nous développions dans le hall de ton immeuble, la première tour de notre cité livrée en pâture aux urbanistes ? Ces derniers n’avaient rien trouvé de mieux que de convoquer une demi-douzaine d’engins de chantier, pour anéantir le molosse urbain grâce à un agenda serré. Nous étions bouleversés par cette opération, et nous avions défendu l’idée de préserver cette mémoire des familles, ces murs qui ont entendu nos parents faire l’amour, nos cris d’enfants, notre joie après Allemagne/Algérie en coupe du monde, nos peines après les coups de téléphone pour nous apprendre les décès du bled.

Notre hall était un café philo avant l’heure. Nous n’étions pas d’accord tous les deux sur la stratégie à mettre en œuvre pour lutter contre le FN. Je militais pour l’interdiction, tu estimais qu’il ne fallait pas tomber dans ce piège. Nous étions d’accord pour dire que si la démocratie était forte, un parti politique ou une officine ne pouvaient pas la déstabiliser. Et puis, les années sont passées, le FN s’est installé, il a gonflé ses troupes, son chef s’est senti pousser des ailes, sa langue s’est transformée en mitraillette à balles réelles, les médias en ont fait un carburant pour l’audimat, la démocratie est devenue son principal bailleur de fonds. Le PS des années 80 se frottait les mains avec cette peau de banane constamment mise sur le chemin de la droite républicaine. Les alliances officielles et officieuses allaient bon train, il y avait de la place pour tout le monde, du moment que l’on tape sur la même catégorie.

Les passages du chef du FN à la télévision et les campagnes électorales nous plongeaient dans le désarroi. Nous étions insultés, traînés dans la boue, nous avions l’impression d’être pieds et poings liés devant Mike Tyson. J’ai vu la peur dans le regard de ma mère, mon père était sans voix devant la logorrhée frontiste. Je ne parle même pas de Boubaker, l’ancien indigène, qui calmait ses nerfs sur le capot de sa R12, après avoir suivi le gourou à l’Heure de vérité sur Antenne 2. On avait déjà maille à partir avec le sida, il fallait en plus se protéger contre cette métastase.

Nous deux, on prenait de l’âge. Les études séparent les gens qui s’aiment. Nous sommes restés en contact pour parler de temps en temps, via le téléphone, de la vie politique, de nos engagements, de nos projets. France Télécom nous coûtait une fortune. Un jour, tu m’as dit vouloir partir aux USA, j’ai compris à ce moment-là, que nous allions vraiment nous perdre de vue. Tu étais amoureux de cette fille « Jenny », elle t’a posé un ultimatum, c’est le mot favori des américains. Tu a fais le bon choix, il n’y a que l’amour qui vaille.

Dans un de tes courriers, tu m’avais demandé des nouvelles du FN. Je t’ai répondu que la carrosserie prenait de l’âge, mais que les pneus étaient toujours au top. Il semble même qu’il y ait dans la stratégie de reconquête un peu de rondeur du sein et de la hanche pour rendre le club plus fréquentable. Et à la question : « si un jour tu te retrouves avec l’autre dans une pièce, que fais-tu ? », je t’ai répondu « je tire la chasse d’eau ! »

Mourad, tu connais la dernière ? le FN a mis en scène une beurette sur ses affiches pour draguer l’électorat des banlieues. Il faut que je t’avoue un truc, je suis dans l’embarras, je suis triste, je ne sais plus où j’habite. Figure-toi que la fille en question, c’est Khadija, ta nièce ! 

Ali Zerda

Ali Zerda

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