Quand on parle de séparatisme aux habitants des Mureaux qui attendent le président devant la mairie, rares sont celles et ceux qui peuvent nous en sortir une définition claire. « C’est un peu comme l’ensauvagement dans les cités, c’est un nouveau mot qu’ils ont inventé. À chaque fois on a le droit à un nouveau mot. Bientôt ils vont en faire un verbe » glisse Carl, habitant de la ville au quartier de la vigne blanche, patient devant le dispositif installé devant la mairie.

Les Mureaux, ville du combat contre l’islamisme de l’exécutif 

En cinq ans, c’est déjà la quatrième visite d’Emmanuel Macron aux Mureaux, qui confirme son statut de place privilégiée par l’exécutif pour annoncer, affirmer, sa volonté de lutter contre l’islamisme radical, aujourd’hui renommé le séparatisme. Liliane, habitante depuis 26 ans aux Mureaux se souvient encore de la visite de Nicolas Sarkozy, venu notamment visiter une mosquée en 2003, alors ministre de l’intérieur.

Un statut de rampe de lancement politique dénoncée par des habitants. Salem Fkire est chef d’entreprise et vice-président du club de tennis des Mureaux. Il n’a pas écouté le discours du Président « venir parler de séparatisme et d’islamisme ici, ça nous stigmatise encore plus. J’aurais préféré que ça se passe à l’Elysée, qu’on y invite des militants associatifs. On a déjà des soucis avec l’adresse dans le CV mais là, pendant une semaine ou deux, les jeunes des Mureaux qui vont envoyer des CV, les recruteurs vont penser à l’islamisme directement. On vient parler que des choses négatives ici, jamais des bonnes nouvelles. Il faut qu’on arrête de nous utiliser à des fins politiques ».

Des « séparatismes », au seul séparatisme islamiste

Voilà plusieurs semaines que le président Macron et le gouvernement s’offrent une séquence « séparatisme ». Marlène Schiappa sur le front des certificats de virginité, Darmanin sur celui des fermetures de lieux soupçonnés d’être le théâtre de « radicalisation » entre autres. Un duo opportuniste qui se donne tout le mal du monde pour faire passer le séparatisme avant le Covid dans l’espace médiatique.

Parce que dans les faits, difficile de comprendre de quoi on parle tellement les pratiques sont marginales. Mais suffisamment importantes selon l’Elysée pour que le président organise une grande messe aux Mureaux. Une ville populaire des Yvelines qui affiche un taux de pauvreté de 25% (14,7% sur le plan national) et de chômage de 19% (7,9% sur le reste du territoire).

Dans son discours à la mairie des Mureaux, Emmanuel Macron a été clair au moins sur un point, il n’y a pas d’autre séparatisme que celui pratiqué par les islamistes radicaux. Pas de mention donc, des camps d’été d’extrême droite organisés par les associations identitaires, leurs clubs de boxe thaïlandaise, ou leurs bars. Les seuls débits de boissons mentionnés dans les opérations sont islamistes.

Côté pile, le Président assume l’abandon des quartiers populaires par l’Etat ces dernières décennies. « Nous avons construit notre propre séparatisme, avec la ghettoïsation. Nous avons construit une concentration de la misère ». Le Président a aussi insisté sur l’impossibilité pour lui de faire « l’amalgame » entre la majorité des musulmans vivant dans le pays, et la minorité séparatistes, qui méritent une série de loi. Côté face, un vocabulaire guerrier de « reconquête » de celles et ceux qui sont pourtant décrit-e-s comme les « enfants de la République ». Les Mureaux seront décrits comme une « terre de combats républicains ».

Le discours du président Macron ne donnera pas davantage d’éléments sur ces pratiques dites « séparatistes ». Un lieu en Seine-Saint-Denis, ou des « femmes en niqab » accueillent des enfants où ils apprennent des « prières ». Un seul lieu. Mais suffisant pour parler de « réalité ». Est évoqué « un chiffre qui monte » concernant la déscolarisation. « 60 000 » jeunes qui apprennent l’arabe « des associations qui leur proposent le pire » parce que non liées à des institutions publiques.

Un projet séparé en « cinq piliers »

Cinq axes ont été déployés : Les habituels combats contre les horaires de piscines aménagés, et des menus confessionnels et autre sujets à polémiques, pourront être pris en charge par les préfets qui pourront suspendre les actes municipaux et se substituer aux décisions locales. Le Président a évoqué l’élargissement de la neutralité de l’Etat aux salariés des entreprises lorsqu’il s’agit d’un service public délégué. L’obsession pour la tenue républicaine se maintient.

Pour le deuxième axe, ce sont les associations sportives ou culturelles, qui sont visées « comme une potentialité de diffuser des messages d’islam radical. » Il ajoutera que « Nombre d’associations proposant des activités sportives, culturelles, déploient en réalité des stratégies assumées. »

Le financement, déjà difficile pour beaucoup, sera donc potentiellement remboursable. La question de la dissolution d’association repérées comme « séparatiste » sera inclue au projet de loi. On ne saura pas combien d’associations ont été signalées comme potentiellement « séparatistes » pour justifier cette mesure.

 


Emmanuel Macron et le Maire des Mureaux François Garay en sortant des Ateliers Moulins. 

La troisième grande annonce phare est l’instruction obligatoire l’école à partir de 3 ans mais combien d’enfants seraient en danger chez eux ? « Allez à Maubeuge. J’y étais il y a quelques mois dans une école, j’ai parlé avec la directrice. Je peux vous dire qu’elle donne très précisément le nombre d’enfants. » Et au Président de donner à nouveau l’exemple de ce père de famille qui refuse cour de chant et séances de piscine à ses enfants. Mais toujours pas de chiffres. Seulement des anecdotes. En fait la même qu’il va donner deux fois. La question de la constitutionnalité de ce point pose déjà question.

Le Président Macron, a évoqué aussi le développement d’un islam « des lumières » au sein du territoire. Après l’islam « de France » pour contrecarrer l”islam « en France » martelée par Nicolas Sarkozy, le chef de l’Etat revient avec une formule déjà usitée par ses prédécesseurs, pour « un islam qui puisse être en paix avec la République ». Des séparatistes à l’islam, il n’y a qu’un pas.

Sur la formation des imams et l’organisation du culte musulman, le président n’invente rien. Pire, il soulève des thématiques qui n’ont jamais été résolues depuis la création du CFCM en raison de ce même CFCM. Et il occulte totalement les problèmes de la représentativité de ce conseil dans lequel de moins en de moins de musulmans se reconnaissent. Pour rappel, en 2013, à peine 900 lieux de culte avaient participé aux élections du CFCM. On compte pourtant environ 3000 lieux de culte en France.

En décembre dernier, Bernard Godard, expert en islam au ministère de l’Intérieur entre 1997 et 2014 qui a assisté à la naissance du CFCM racontait au BB sur ces sujets : « ll y a eu des commissions autour du pèlerinage, de la formation des cadres religieux… La difficulté principale a été de mettre en commun des choses allant au-delà de ça. Les élus, les administrations ont aussi surestimé ce qu’était le CFCM sans penser qu’il y avait des logiques locales. L’UOIF par exemple a participé mais avec une volonté de blocage sur tout ce qui était de l’ordre d’une réflexion théologique. Tout ce qui était autour de la formation des cadres religieux a été sabordé par exemple. »

Et c’est sur ce même organisme, créé par Nicolas Sarkozy en 2003, qu’Emmanuel Macron mise pour conduire ces réformes de fond. Le « nouveau monde », mais avec les anciens numéros du répertoire. D’autant que de nouveaux acteurs, comme la plateforme « L.e.s Musulmans », sont apparus sur la scène cultuelle musulmane, et dont l’organisation de l’action est issue d’une consultation populaire de vaste ampleur.

Emmanuel Macron en visite aux Ateliers des Moulins. 

Le cinquième pilier réside tout simplement dans le fait de faire aimer la République au sein des quartiers populaires. Pour ce faire Emmanuel Macron a cité en exemple, entre autres, le dispositif au bilan mitigé des « vacances apprenantes ». « Et partout où la République ne donne plus d’avenir, n’attendez pas que ces enfants l’aiment, malheureusement. Et ça ne se décrète pas l’amour. Ça ne se légifère pas l’espoir. Ça se démontre. » Pas dans le plan de relance en tous cas, puisque de nombreux maires de banlieue dénoncent être encore une fois les oubliés de ces mesures.

Un vocabulaire guerrier, des mesures à la faisabilité déjà contestée juridiquement, et des références déjà vues : sans chiffres précis sur le phénomène, mais avec beaucoup de petites phrases, le Président Macron et son gouvernement occupent l’espace médiatique avec un projet de loi taillé pour 2022, et lorgnent déjà sur un électorat de droite en manque de champion. « Avec le coronavirus, faudrait justement se soutenir au lieu de séparer les gens. On est déjà assez divisés comme ça » philosophe Carl, habitant des mureaux, et il n’est pas le seul.

Jalal Kahlioui

Latifa Oulkhouir

Articles liés

  • « Cette loi est une menace pour ceux qui ont le courage de lever leurs smartphones »

    Mardi 17 novembre avait lieu à Paris et partout en France plusieurs rassemblements à l’appel de la ligue des droits de l’homme, de plusieurs syndicats de journalistes, et d'autres collectifs et organisation militante pour s’opposer à la loi sécurité globale en examen à l’assemblée nationale. Reportage au cœur du cortège parisien.

    Par Mateo Falcone
    Le 18/11/2020
  • Marwan Mohammed : « C’est une chasse débridée et violente qui s’est ouverte »

    Avec le sociologue du CNRS Marwan Mohammed, le Bondy Blog revient sur l’emballement médiatique et politique après l’assassinat de Samuel Paty, professeur d’histoire-géographie et d’éducation morale et civique, le 16 octobre à Conflans Sainte Honorine, visé par un attentat meurtrier pour avoir enseigné la liberté d’expression en montrant dans son cours les caricatures reprises par Charlie Hebdo. Entretien. 

    Par Nawfel Achache
    Le 28/10/2020
  • Racisme dans les médias : une banalisation qui perdure

    La rentrée médiatique a été le théâtre d’une nouvelle étape dans la banalisation du racisme télévisuel. Sous couvert de liberté d'expression avec la fameuse rengaine “on ne peut plus rien dire”, des propos racistes ont été tenus, sans que leurs auteurs n’en soient inquiétés plus que ça. Comment expliquer cette dérive ? Célia Chirol, qui prépare une thèse sur l’extrême droite, et Laurence de Cock, enseignante, chercheuse en sciences et histoire de l'éducation, livrent leurs éclairages. Analyse d'Hervé Hinopay.

    Par Hervé Hinopay
    Le 01/10/2020