Pour la deuxième fois dans l’histoire de la Ve République, l’inconcevable s’est produit.  Au QG du PS, l’ambiance est pesante. Les ténors socialistes évitent soigneusement les journalistes tandis que les militants patientent, figés dans un silence de mort. François Hollande, contrit, sort enfin de son bureau et s’installe à la tribune pour faire sa déclaration. Le candidat socialiste a été mis hors jeu. Nicolas Sarkozy arrive en tête avec 24% des voix, Marine Le Pen réalise un score historique et passe la barre des 20%, devant le candidat socialiste qui ne rassemble que 19% des votants. Au second tour de l’élection présidentielle, le président sortant sera opposé à la présidente du Front National…

C’était en 2002, Lionel Jospin était à Matignon et Michelin pratiquait ses premiers licenciements boursiers. Droit dans ses bottes, le Premier ministre socialiste déclarait : « L’Etat ne peut pas tout ». Un aveu d’impuissance terrible que les couches populaires, désorientées et en colère de se sentir abandonnées, ont sanctionné en votant Jean Marie Le Pen plutôt que socialiste au premier tour de la présidentielle. 10 ans plus tard, les mêmes causes ont produit les mêmes effets.  Comme Lionel Jospin, François Hollande ne peut pas se réfugier derrière l’excuse de la dispersion des voix. Certes, le candidat socialiste est talonné par François Bayrou et Jean-Luc Mélenchon, mais il paie d’abord ses propres errements.

Face à la dureté de la crise, les Français attendaient des réponses claires et radicales, une vison pour la pays. Convaincu que l’élection était imperdable pour la gauche, François Hollande a préféré rester dans le flou, jouant la carte d’une victoire par défaut. Incapable de montrer la voie d’une action politique forte et volontariste, le candidat « normal » a ainsi renforcé l’idée, qu’une fois élu, il serait condamné à l’impuissance. Soumis, comme les Premiers ministres grecs et espagnols,  à des entités extérieures : l’Europe, les agences de notation ou les marchés financiers.

Le candidat du PS a échoué dans sa reconquête des classes populaires, qui devait être l’axe stratégique de sa  campagne. Bien sûr, François Hollande a tenté de réconcilier les socialistes avec le peuple. Sous la pression de Jean Luc Mélenchon et Arnaud Montebourg, il a multiplié les déclarations sur l’industrie et les visites dans les usines. En vain… Les perdants de la mondialisation, en particulier les ouvriers ont été victimes de trop d’impostures. La gauche comme la droite n’a rien fait contre la désindustrialisation et des pans entiers de nos productions ont commencé à se délocaliser sous Rocard (Premier ministre de François Mitterrand dans les années 1980). En  sanctionnant François Hollande, les Français sanctionnent aussi 30 ans de dérives et de démissions.

Le candidat socialiste n’a pas davantage convaincu sur les thèmes de société que sur le plan économique. Comme Lionel Jospin, François Hollande, prisonnier des conventions moralisatrices imposées par une certaine gauche, n’a pas eu le courage de s’emparer des questions touchant à la sécurité, à la République, au multiculturalisme, laissant le monopole de ces sujets à la droite et à l’extrême droite. Pire : certains de ses alliés ont même parfois commis l’erreur impardonnable de faire culpabiliser les classes populaires, confrontées au problèmes d’insécurité et à la réalité de l’immigration, en les accusant de se droitiser.

En 2002, Lionel Jospin s’était retiré définitivement de la vie politique. François Hollande, lui, croit encore en son avenir. Il appelle d’abord à faire barrage au Front National et promet de s’engager dans la bataille des législative où il espère un sursaut de la gauche. Mais en coulisse, Martine Aubry et Laurent Fabius manœuvrent déjà pour reprendre le contrôle du PS. Personne ne semble s’apercevoir que le vieux Parti socialiste vient d’imploser, peut-être définitivement. Plus largement, c’est le clivage droite gauche qui a volé en éclat. Alors que la crise financière et économique mondiale dure depuis 2008, sans que les gouvernements et les institutions internationales ne soient capables d’y apporter des réponses claires,  une nouvelle opposition se structure, entre  les partisans d’une économie mondialisée plus ou moins libérale, et un « front du non » plus protectionniste qui gagne de l’ampleur à droite comme à gauche.

Comme le Parti socialiste, la majorité et le président de la République ont subi un revers cinglant.  Certes, face à Marine Le Pen, Nicolas Sarkozy est assuré d’être confortablement réélu. Contre toute attente, le président de la République aura réussi à remporter une élection qu’on lui prédisait perdue d’avance. Mais à quel prix ? Quelle est désormais sa légitimité ?  Quelques heures seulement après les premiers résultats, Standard and Poors a dégradé la note de la France de deux crans. Plus que jamais, Nicolas Sarkozy apparaît comme l’otage complaisant de l’oligarchie financière. En répondant aux provocations populistes du FN, sans pour autant améliorer la situation des électeurs qui ne se sentaient plus représentés par les partis politiques traditionnels, Nicolas Sarkozy a contribué à brouiller les valeurs républicaines. Le cordon sanitaire entre la droite et l’extrême-droite est désormais rompu. Alors que le président de la République, soutenu par la droite classique, a appelé à l’union nationale, la « Droite populaire » se fait déjà  l’avocat d’une alliance avec le FN pour les législatives.

De toute évidence, le front républicain qui s’était constitué naturellement en 2002 ne se reformera pas aussi facilement cette année. Il y a dix ans, des dizaines de milliers de gens étaient spontanément descendus dans la rue pour crier leur indignation. Cette fois, le catéchisme obligé de l’antifascisme ne ronronne plus que du côté de Saint-Germain des Prés. En revanche, dans les cités les voitures brûlent ce qui ne fait que renforcer le discours sécuritaire du FN. Le climat est délétère. La France est comme traversée par une colère sourde,  prête à exploser à tout moment.

En 2002, Jean Marie Le Pen avait accueilli sa qualification pour le second tour, le visage crispé, la mâchoire serrée. La vieille ganache n’avait jamais souhaité être en position d’accéder aux responsabilités. Marine Le Pen, elle, arbore un large sourire. Elle a rempli son objectif. Elle sait désormais qu’elle réalisera son ambition: gouverner la France. Un jour ou l’autre.

Alexandre Devecchio

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