« Un lieu de métissage et de brassage culturel au charme particulièrement cosmopolite”, c’est ainsi que l’on présente souvent le marché dominical de Wazemmes, situé au cœur des quartiers populaires du sud de Lille. Une image de carte postale, en partie véhiculée par la municipalité, qui ne correspond pas entièrement à la réalité. Sur place, la mixité tant vantée se transforme en juxtaposition de communautés. Les populations se croisent mais ne se mélangent pas.

A l’extérieur. Avec sa foule bigarrée, ses boucheries halal, ses étals d’épices et de pâtisseries orientales, le marché extérieur de Wazemmes ressemble aux marchés du bled. Les habitants du quartier, majoritairement d’origine maghrébine, aiment s’y rassembler pour faire leurs courses, mais aussi pour discuter à ciel ouvert comme dans les pays du sud.

Entre le marchand de tissus et la rôtisserie, deux chibanis échangent quelques mots. Au centre de leur conversation : Marine Le Pen et ses récentes déclarations au sujet de la viande halal. « Elle dit qu’on fait souffrir les bêtes. Ce n’est pas vrai : l’animal est étourdi avant d’être saigné. Et l’abattage des chevaux, ce n’est pas violent peut-être ?! » s’exclame Ali, ancien boucher, aujourd’hui à la retraite. Son compère acquiesce. La visite de Marine Le Pen à Lille est perçue comme une provocation. « Elle n’est pas la bienvenue ici. On ne l’aime pas. Elle est toujours contre les étrangers. » Les deux retraités n’ont pas la nationalité française, mais s’ils pouvaient, ils voteraient François Hollande.

Brahim, survêt Adidas sur les épaules et lunettes de soleil sur le front, appartient à une autre génération, mais partage le même enthousiasme pour le candidat socialiste et la même hostilité à l’égard de la présidente du FN. « Il faut voter François Hollande. Marine Le Pen c’est une grosse raciste. Si elle prend le pouvoir, ce sera encore plus la merde qu’avec Sarkozy !» En cas de victoire de la candidate du FN, le jeune homme promet de « faire le bordel. Si un jour elle devait être élue, ça cramerait sûrement. »

A l’intérieur. Dans la galerie couverte, l’ambiance est toute différente. Les prix sont plus élevés et les allées plus clairsemées. On y trouve des spécialités régionales, un marchand de vin, des produits bios et une épicerie équitable. « Ici il n’y a pas de halal. Moi je ne vais plus à la maison de quartier à cause de ça. Tout le monde est obligé de manger leur viande. Elle n’a pas le même goût. J’ai l’impression de manger du gibier. » Françoise est présidente du club des ambassadeurs de Wazemmes qui oeuvre pour « recueillir, préserver et diffuser la mémoire du quartier. » Chaque deuxième dimanche du mois, elle expose une trentaine de panneaux retraçant l’évolution de Wazemmes. Pour cette jeune retraitée, la galerie commerçante fait figure de zone libre en territoire occupé. « J’habite la rue Jules Guesde : on l’appelle la rue des Arabes !  Il n’y a plus de commerces français. Les Blancs, on les compte sur les doigts d’une main. »

Marine Le Pen ? « Un mal nécessaire ! Il y a à boire et à manger. Mais elle dit des choses exactes.» Ses amis Régine et Lucien, eux aussi membres du club des ambassadeurs de Wazemmes, surenchérissent : « Elle a du courage. C’est la seule a dire la vérité sur l’immigration. » Françoise, qui vit à Wazemmes depuis son enfance, retrace l’histoire du quartier qui est aussi celle des vagues d’immigration successives. « Mon père était flamand, il est arrivé à Wazemmes en 1925. A l’époque les Flamands étaient mal vus. Ils étaient accusés de prendre le travail des Français. » Wazemmes a toujours été un quartier d’immigration. « Après les Flamands, il y a eu les Polonais, les Italiens, les Portugais, les Asiatiques et enfin les Maghrébins. » explique-t-elle. Françoise établit toutefois une distinction entre  l’immigration européenne et l’immigration d’Afrique du nord . “Ils n’ont pas la même culture et ils veulent nous imposer leur mode de vie. Les premier immigrés venaient pour travailler. Eux, ils ne savent faire que salir ! »

Le contexte était aussi très différent. Comme l’explique Lucien, dit Lulu, Wazemmes a longtemps été le fief de l’industrie textile. « Aujourd’hui, les filatures ont toutes fermées. Il n’y a plus rien, plus d’usines, plus d’ouvriers. Juste de la pauvreté. » La pauvreté, c’est peut-être la seule chose qui rassemble désormais les habitants de Wazemmes. Autour du marché, des mendiants à chaque coin de rue. De toutes les origines.

Alexandre Devecchio

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