Le lieu est inhabituel. Venues débattre du statut de Marseille Capitale européenne de la culture en 2013, la cinquantaine de personnes ont l’air emprunté en entrant dans le local des MTP à La Plaine. « Marseille Trop Puissant » est un des groupes de supporteurs du virage nord du Vélodrome. Ils ont volontiers prêté leur local en rénovation aux militants associatifs réunis ce jour-là. « C’est bien un local en chantier pour parler d’une ville en chantier », rigole Alessi Dell’Umbria. Historien(1), auteur et militant, il est censé lancer le débat au côté de Bruno Le Dantec, autre auteur militant(2). L’objet de la discussion : comment Marseille 2013 prolonge les projets de rénovation du centre-ville de Marseille, avec comme résultat attendu, le départ des classes populaires du centre-ville.

L’hypothèse est audacieuse, quatre ans avant 2013. « L’important n’est pas cette date, mais ce qu’il va se passer avant et après, notamment le nettoyage social, commente Alessi Dell’Umbria. Dans les années 80, à l’époque où naissaient les groupes de supporteurs, autour de Massilia Sound System, certains rêvaient Marseille en capitale. Mais ce mot d’ordre n’avait rien à voir avec la définition qu’en font les professionnels de la culture parachutés depuis Paris. La culture, pour nous, ce sont les modes de vie, les relations sociales à l’œuvre dans la ville. Et non pas la simple consommation de produits culturels, la culture hors sol, celle avec un grand C. »

Pour les deux auteurs – et une bonne partie du public –, Marseille Provence 2013 n’est que le prolongement de la « gentrification » (3), de l’embourgeoisement de « la dernière ville populaire de l’hexagone », « neutralisée » pour mieux satisfaire les normes européennes. « Lors de ces manifestations, la culture populaire ne servira qu’à jouer les utilités, une touche exotique pour emballer le produit, attaque Alessi. Ce qui est à l’œuvre a un nom, c’est Euroméditerranée (opération d’intérêt public qui a pour but le développement économique de la ville et l’aménagement des espaces portuaires, ndlr) et un objectif : faire partir les classes populaires du centre-ville, comme ils l’ont fait rue de la République. Bientôt, avec l’extension du périmètre d’Euromed au nord, c’est le marché aux puces de Saint-Louis qui va disparaître. »

Bruno Le Dantec est sur la même ligne : il voit dans le projet Marseille Provence 2013, la même logique de modification sociale et urbaine. « La culture ne leur sert qu’à attirer cadres supérieurs et les touristes. Pour accueillir, l’America’s cup, Jean-Claude Gaudin était prêt à sacrifier le Musée des Civilisations pour en faire un garage à bateaux pour milliardaires. Maintenant, qu’ils ont le label capitale culturelle, le Mucem va se faire. »

Pour preuve de ce qu’il avance, Le Dantec cite l’avant propos du projet, signé par Bernard Latarjet, directeur de la structure Marseille Provence 2013. « Latarjet cite Samuel Huntington, vous savez celui qui a parlé de choc des civilisations. Il écrit : « La dimension culturelle devient plus essentielle alors que s’accroissent, en réponse à l’aggravation des conflits militaires, les extrémismes identitaires et régressifs fondés sur l’Islam. Les prédictions d’abord décriées de Samuel Huntington rencontrent désormais de plus en plus d’échos. Il ne faut donc plus négliger les armes de l’esprit, de l’éducation, du savoir et de la culture ». »

Brouhaha dans l’assemblée : choc des civilisations, Huntington… les mots ont fait mouche. Une dame s’écrie, outrée : « Ils vont nous apporter la culture comme ils ont apporté la civilisation à d’autres dans le passé. »

Au fond de la salle, un participant demande la parole. Il s’agit de Nourredine Abouakil, l’un des membres de l’association Un centre ville pour tous, qui lutte pied à pied, depuis 10 ans, pour que les projets de rénovation en cours respectent le droit des habitants à continuer à vivre en centre-ville. Il est sidéré par les propos tenus : « J’ai une certaine expérience de la lutte contre la rénovation à Belsunce, à Noailles, rue de la République. Parfois, on a perdu, mais on a aussi gagné et limité les effets de la rénovation du centre-ville. Ne pas en parler, je trouve que c’est un manque de respect. » Peu après son propos, il tourne les talons et quitte la salle. Derrière lui, le débat continue.

Un participant vient de Belgique. Il témoigne du même type de processus à l’œuvre à Bruxelles, Capitale européenne de la culture en 2000. « Bruxelles était comme Marseille. Le centre était populaire et les bourgeois habitaient la périphérie. En 10 ans, ça s’est inversé. Le centre de Bruxelles s’est boboifié. Pourtant, on s’est battu quartier par quartier. Alors je me demande vraiment comment résister. » La réponse tarde à venir. « C’est l’enjeu de cette réunion », tente une participante.

Au fond, un autre participant prend la parole : « J’ai plusieurs remarques. Depuis que la ville est candidate je n’ai entendu aucune association annonçait qu’elle était contre la candidature de Marseille. Pourquoi ? Ensuite, quand je regarde autour de moi, j’ai un peu l’impression qu’on est tous acteur de ce processus de gentrification tout simplement en venant vivre dans les quartiers populaires. »

Concernant le silence des associations, Alessi Dell’Umbria a une explication : « Elles sont toutes tenues par les subventions publiques. Elles espèrent toutes ramasser des miettes. Ensuite, quand tu dis le mot culture, tu n’as plus rien à répondre. C’est le mot magique. Si tu t’y opposes, tu es fasciste, c’est la nouvelle religion de la République laïque. »

Au fond de la salle, une voix s’élève, énervée. « Moi, je pense qu’il faut quitter le centre-ville. Il faut aller en banlieue. Ici, le combat est déjà perdu. Il faut aller à la périphérie. Pourquoi s’y sent-on si étranger quand quelque chose s’y passe ? C’est là que le combat doit avoir lieu, le centre-ville, on doit le brûler. » Tout ça n’est pas très culturel, tout de même…

Benoît Gilles (Marseille Bondy Blog)

(1) Allesi Dell’Umbria, Histoire universelle de Marseille, édition Agone
(2) Bruno Le Dantec, La ville sans nom, édition Le Chine Rouge
(3) Gentrification : phénomène urbain d’embourgeoisement d’un quartier.

Photo: Installation de N+N Corsino sur le fort Saint-Jean. Projet Marseille Provence 2013.

Benoît Gilles

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