On se croirait à l’aube d’un scrutin national. Tous les ingrédients y sont. Une salle comble, des lumières tamisées du mauve de la France insoumise, la lettre grecque Phi, logo du mouvement, projetée sur les murs… Mais surtout, au premier rang du parterre de sympathisants, les députés Rachel Keke et Antoine Léaument et le chef de file de la France Insoumise, Jean-Luc Mélenchon. Comme d’autres figures de LFI avant eux, tous trois sont venus adouber leur jeune camarade Louis Boyard, dont le portrait est placardé partout sur les murs de la salle.
Des vrombissements de réacteurs d’avions ponctuent les silences entre les diatribes du candidat insoumis pour les municipales partielles qui se tiendront ce dimanche 26 janvier à Villeneuve-Saint-Georges. C’est le quotidien des habitants qui vivent sous le va-et-vient des vols de l’aéroport d’Orly. « Villeneuve, c’est une ville où, toutes les 4 minutes, un avion passe au-dessus de notre tête », rappelle Louis Boyard. Des nuisances et une pollution qui couteraient aux Villeneuviens « trois ans d’espérance de vie », selon l’actuel député.
Les discours s’enchaînent au pupitre. Les colistiers Fadwa Sadak, Mamadou Traoré et Juliette Gbagbo se succèdent pour esquisser leur projet pour la ville. Boyard donne un aperçu de ce qu’il nomme « l’insoumission municipale ». Puis Jean-Luc Mélenchon clôture la soirée avec un long discours, principalement dédié à fustiger Macron et Bayrou. Un meeting en grandes pompes peu habituel pour ce type d’élection.
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Mais à situation exceptionnelle, dispositif exceptionnel. Et pour cause, côté politique, rien ne se passe normalement dans la commune depuis quelques mois. La majorité du maire sortant Philippe Gaudin (Divers droite) se déchire, sur fond de règlements de comptes, d’intimidations et de soupçons d’espionnage des élus, comme le relatait Libération dans une enquête en janvier 2024. Le quotidien évoquait alors un « climat de peur » à la mairie.
Une ambiance à couteaux tirés, qui a atteint son point Godwin lorsque l’édile s’est fendu d’un salut nazi lors de la suspension d’un conseil municipal en avril 2024. Le geste a acté l’implosion de la majorité. Depuis, plus d’un tiers des élus de la commune ont démissionné. La ville n’étant plus administrable, le tribunal administratif a entériné la décision d’appeler les Villeneuvois aux bureaux de vote.
LFI se teste en prévision de 2026
Et la campagne électorale éclaire, annoncée au mois de décembre, fut tout aussi houleuse que les conseils municipaux. Le maire sortant, pourtant isolé, se porte candidat à sa réélection. Mais il doit faire face notamment à son ancienne première adjointe, la très droitière Kristell Niasme. Celle qui est aussi conseillère départementale du Val-de-Marne a choisi de faire campagne accompagnée d’une mascotte en costume de lion. Cette dernière a sillonné les marchés de la ville les dernières semaines, allant parfois jusqu’à mimer la danse de Trump. L’occasion de rappeler aux Villeneuvois que, malgré l’absence du Rassemblement National pour ce scrutin, l’ombre de l’extrême droite plane tout de même.
Cependant, ces gesticulations tape-à-l’œil traduisent aussi l’inquiétude de la droite face à la couverture médiatique dont jouit Louis Boyard. Une couverture pas franchement réjouissante pour l’intéressé, puisque l’insoumis de 24 ans a subi les foudres des médias d’extrêmes droites et de la fachosphère. Il a d’ailleurs porté plainte contre Cyril Hanouna, après la diffusion dans Touche pas à mon poste, d’un reportage du média Frontières – proche d’Eric Zemmour – qui a permis d’identifier l’adresse de son domicile. « Cyril Hanouna a tenté de faire croire que je ne vivais pas à Villeneuve-Saint-Georges », a expliqué le député, originaire de la commune voisine d’Ablon-sur-Seine, dans une vidéo postée sur ses réseaux sociaux. Il a ensuite publié ses contrats de location pour lever le doute et a affirmé avoir été contraint de déménager.
Frontières a été présent tout au long de la campagne et a multiplié les reportages et sorties médiatiques aux relents racistes. Louis Boyard a également annoncé avoir saisi l’Arcom suite à « des propos racistes à l’encontre de candidats à l’élection municipale de Villeneuve-Saint-Georges sur la chaîne CNEWS. » Le directeur de la rédaction de Frontières avait comptabilisé, sur la chaîne du groupe Bolloré, les noms « d’origine africaine ou maghrébine » parmi ses colistiers.
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LFI veut s’engouffrer dans la brèche
Mais les cabales médiatiques, la France Insoumise en a l’habitude et mise sur cette surcouverture médiatique nationale pour mobiliser dans la ville. C’est l’occasion pour un test grandeur nature de la nouvelle stratégie du parti : s’implanter localement en enlevant les mairies des moyennes et grandes villes. Jusqu’alors, le mouvement de Mélenchon snobait ostensiblement les municipales et construisait toute sa stratégie autour des échéances nationales, Présidentielles en tête. En cas de victoire, la France Insoumise tiendrait sa première mairie en Île-de-France.
Les Insoumis voient ainsi l’occasion de se tester dans cette ville de 35 000 âmes, où le député Boyard avait recueilli 55,9 % des suffrages exprimés, dès le premier tour des législatives en juin dernier. L’occasion aussi, en cas de victoire, de prouver sa capacité à administrer et à redresser la ville la plus pauvre du Val-de-Marne, qui enregistrait en 2021 un taux de pauvreté de 34 %.
Pour l’occasion, Louis Boyard a noué une alliance avec l’Initiative citoyenne villeneuvoise dont le militant local Mamadou Traoré était à l’origine pressenti pour mener une liste soutenue par LFI. Finalement troisième des quarante noms de citoyens villeneuvois rangés derrière Boyard, Mamadou Traoré se contentera du rôle de chauffeur de salle lors du meeting ce jeudi. Louis Boyard, lui, est prêt à troquer son écharpe tricolore pour une autre et a annoncé qu’il laisserait sa place au Palais-Bourbon à sa suppléante en cas de victoire.
Une gauche divisée…
À Villeneuve-Saint-Georges, les gauches ont à cœur d’arracher la mairie des mains d’une droite qui l’a plongée dans le chaos. Administrée depuis 2001, successivement par le Parti radical de gauche (PRG) (2001-2008), puis par les communistes (2008-2020), la ville a subi une des « vagues bleues », qui ont fait basculer de nombreuses mairies des anciennes banlieues rouges à droite en 2014 et 2020.
Cependant, la gauche a encore une fois échoué à faire front commun. Le PCF, les Verts et le PS ont pourtant réussi à présenter une liste commune, contrairement à 2020. Mais la France Insoumise a refusé la main tendue par ses partenaires du Nouveau Front Populaire (NFP). La faute en partie à un climat de tension entre les différentes formations dans la ville. Et notamment à la présence dans la liste menée par le candidat communiste Daniel Henry, de l’écologiste Birol Biyik. Celui qui était candidat des Verts en 2020 et siégeait depuis au conseil municipal a redoublé d’invectives contre Louis Boyard, tant pendant cette campagne que durant celle des législatives.
Ce mercredi encore, Biyik s’est fendu d’un communiqué sur sa page Facebook, étrillant le candidat de la FI. « Jeunesse villeneuvoise, ne laissez pas Boyard briser vos rêves », peut-on y lire en lettres capitales. « Louis Boyard s’est avant tout illustré par son goût pour les projecteurs. Son bilan ? Une succession de buzz pour flatter son ego […] Boyard est un illusionniste et ne construit rien », assène-t-il.
… Mais prête à concéder un soutien au second tour
Alors dans la ville du Val-de-Marne, il existe semble-t-il deux gauches irréconciliables. Pourtant, les programmes des deux listes ne sont pas si différents. Rénover les écoles, mettre en place une politique de logement digne, investir dans la santé et dans l’associatif pour palier les coupes drastiques récemment votées par le conseil départemental dans le soutien aux associations de solidarité.
Mais sur la forme, la liste d’alliance fait une campagne aux antipodes de celle des insoumis. Au discours de politique nationale d’une heure de Mélenchon – qui se sera contenté de quelques mots à l’adresse des Villeneuvois – Daniel Henry a préféré « un verre de l’amitié » organisé au quartier populaire du Bois-Matar. Une dichotomie volontairement mise en scène par l’ancien adjoint du maire lors de la dernière mandature communiste, qui a choisi une campagne à bas bruit, au plus près des habitants. Mais si les deux listes s’opposent sur la forme, l’une et l’autre se sont dit disposées à soutenir leur adversaire du week-end au second tour, pour tenter de refaire basculer Villeneuve à gauche.
Névil Gagnepain