[#PRÉSIDENTIELLE2017] Marine Le Pen a axé sa campagne sur le rejet des immigrés, thème récurrent du Front national. Elle n’a d’ailleurs pas hésité à proposer un moratoire sur l’immigration et une taxation des contrats de travailleurs étrangers. Mais qu’en pensent les premiers concernés ? Comment ont-ils vécu cette campagne de la candidate du parti d’extrême droite. Témoignages.

« J’ai peur si Marine Le Pen accède au pouvoir et je n’aurais pas d’autre choix que de quitter la France durant tout son quinquennat ». Mamadou Dia, retraité de 75 ans aux joues creusées, nous reçoit dans son foyer pour travailleurs immigrés à Aulnay-Sous-Bois. À l’entrée du foyer, où les résidents se retrouvent pour discuter, des petites tables accueillent pêle-mêle, paquets de cigarette, arachides grillées et cartes de recharge pour téléphone portable. C’est ici, dans le quartier des 3 000, que Mamadou vit depuis 40 ans maintenant. Il est quasiment français, sauf dans les papiers : l’homme a gardé sa nationalité sénégalaise.

Mamadou Diarra, 30 ans, n’en finit pas, lui aussi, de s’angoisser devant les discours de Marine Le Pen vis-à-vis des immigrés. « Oui, j’ai peur de cette femme, car si elle est élue présidente, nous serons tous renvoyés dans nos pays d’origine. Nous, moi, on gagne notre vie ici pour satisfaire les besoins de nos familles restées au pays », explique-t-il alors qu’il travaille dans le bâtiment. Les résidents rencontrés, pour la plupart maliens, tunisiens, sénégalais, partagent tous le souhait de Mamadou : l’élimination de Marine Le Pen au second tour.

« Les enfants disent que Marine Le Pen n’aime pas les Arabes »

Au pays, les familles s’inquiètent. Les coups de fil de la famille de Bocar, Sénégalais de 26 ans, se sont multipliés ces derniers jours. « Je dors de moins en moins bien. Mon père n’a pas cessé de téléphoner à mon oncle et moi ces derniers jours. Il sait que si Marine Le Pen passe, je serais expulsé ;  je suis venu avec un séjour touristique qui a expiré il y a trois mois, mais je reste travailler ici pour aider ma famille », explique le jeune homme habitant à la Courneuve.

Julie* est institutrice à Nantes en niveau élémentaire en éducation prioritaire. « Les élections occupent beaucoup les conversations des enfants. Ils parlent ouvertement des choix de leurs parents qui leur expliquent que Marine Le Pen n’aime pas les étrangers et qu’ils risquent d’être contraints de partir. Ils ont entre 6 et 9 ans ! Dans la classe d’une de mes collègues de CP, les enfants disent : « Marine Le Pen n’aime pas les Arabes« . À l’université Paris 8, à Saint-Denis, les étudiants étrangers s’interrogent aussi sur les conséquences d’une arrivée au pouvoir du parti d’extrême droite. Étudiant en deuxième année de licence en sociologie, Abdou Karim 27 ans, aspire à devenir sociologue. Il se sent agressé verbalement par Marine Le Pen : « Je me sens indexé, montré du doigt, manipulé. Elle a consacré quasiment toute sa campagne à tenir des propos irrespectueux à l’égard de nous, les immigrés. Elle nous a pointés du doigt, à faire croire que nous sommes responsables de tous les problèmes que la France traverse. Non ! Ça s’appelle le racisme ça !« 

« Elle me semble sincère sur sa décision d’expulser tous les immigrés y compris ceux qui ont des cartes de séjour »

Un peu plus loin, de l’autre côté de l’université, nous croisons Amada, 24 ans, étudiant en géographie. Venu des Comores pour sa formation, il ne rate rien de l’actualité politique française. Amada est en règle, il a sa carte de séjour étudiant, pourtant, il craint d’être expulsé. « J’ai regardé toute la campagne, les débats, les meetings et franchement j’ai peur de cette femme ! Elle me semble sincère sur sa décision d’expulser tous les immigrés y compris ceux qui ont des cartes de séjour ». « Mais non tu ne fais pas partie de ceux dont parle Le Pen », lui dit sa copine. « Je ne peux pas digérer les propos de Marine Le Pen. Cette femme nous regarde avec un mauvais œil. Elle est haineuse voir même ignorante. Et c’est la raison pour laquelle toute ma famille et mes proches aux Comores prient depuis plusieurs jours pour que elle ne devienne pas présidente », lui rétorque-t-elle.

Tous ne sont pas de cet avis. Massamba N’diaye, 37 ans, juriste sénégalais, vit en France depuis 2002. Lui, voit d’une toute manière les propos de Marine Le Pen surtout s’agissant des étudiants étrangers. « Je suis tout à fait d’accord avec elle. Nous devons retourner dans notre pays une fois finies nos études. Mais cela doit s’accompagner d’une volonté politique de nos dirigeants ». Massamba compte rentrer au Sénégal : au chômage depuis 2015, il n’arrive pas à trouver de travail qui corresponde à ses compétences. Pourtant, beaucoup de ses confrères craignent l’arrivée au pouvoir de Marine Le Pen. « Moi, je n’ai ni peur d’elle, ni de sa politique. La France est un pays de droits de l’homme, la France est accueillante, la France aime la mixité. Je n’ai pas peur mais si une loi est votée pour expulser les étrangers, nous n’y pourrons rien ». Massamba analyse le discours de Marine Le Pen comme une attente d’une partie de la population. « La politique, c’est une guerre sans effusion de sang, tous les coups sont permis. Ce discours, c’est ce qui fait la force du Front national ». Pourtant, malgré sa nationalité sénégalaise, Massamba se sent français. « Vous savez, j’ai reçu un enseignement en langue française depuis la crèche jusqu’aujourd’hui ». Et ça personne ne pourra le lui enlever.

Kab NIANG

Articles liés

  • Ces citoyens qui misent sur Christiane Taubira pour l’Elysée

    Né sur les réseaux sociaux en juin 2020, le Collectif Taubira pour 2022 prend de l’ampleur. Alors que Christiane Taubira n’est pas officiellement candidate pour la prochaine présidentielle, des comités de soutien fleurissent aux quatre coins de la France. Qui sont-ils ? Quelle est leur stratégie pour emmener l’ex-garde des Sceaux à l’Elysée ? Reportage.

    Par Florian Dacheux
    Le 19/07/2021
  • Départementales : Aly Diouara : « Nos élus ont besoin d’un rappel à l’ordre »

    Le mouvement citoyen Seine-Saint-Denis au coeur a réalisé un score encourageant lors de sa première participation à un premier tour d’élection départementale, le 20 juin 2021. Formé en novembre 2020, il regroupe une cinquantaine de référents répartis dans une quinzaine de villes et désireux de rendre plus accessible la politique aux citoyens. Entretien avec Aly Diouara, candidat et porte-parole du collectif.

    Par Louise Aurat
    Le 25/06/2021
  • À défaut de voter contre, on ne vote plus

    Seul un électeur sur sept s'est rendu aux urnes pour voter lors du premier tour des élections régionales et départementales. Un abstentionnisme annoncé, dont l'augmentation après chaque scrutin local, choque toujours les observateurs et responsables politiques. Des positions souvent inquisitrices, loin de la réalité de l'offre politique face aux besoins qu'imposent l'époque. Édito.

    Par Jalal Kahlioui
    Le 21/06/2021