Tout commence dans l’hésitation. Les retardataires se pointent, certains se voient l’entrée refusée. Vendredi 30 janvier, 15h30. TF1 est là, il y a foule. Sous l’œil bienveillant de leurs professeurs et d’Aïcha Amghar, le proviseur, nos lycéens sont invités à échanger avec la délégation VIP venue tout droit de la tour de Boulogne. Samira Djouadi, présidente de la fondation TF1, est bien sûr de la partie. Robert Namias, d’ordinaire présent à ces rencontres entre la première chaîne et les jeunes blacko-beurs de banlieue, est absent. Normal, l’ex-directeur de l’info n’est plus en odeur de sainteté auprès de la direction, qui l’a viré de son poste en même temps que PPDA du 20 heures.

Harry Roselmack manque aussi à l’appel : il enregistre « Sept à Huit » au même moment. Mais Auguste Blanqui a l’honneur d’accueillir le big boss en personne, Nonce Paolini, accompagné de la directrice de la rédaction de la chaîne, Catherine Nayl, de deux journalistes et d’une stagiaire journaliste, prénommé Samira également. TF1 poursuit ainsi son tour des lycées de banlieues entamé en janvier 2008 à Cergy (95).

Au fond de la salle, on ne capte pas ce qui se dit devant. On n’aperçoit qu’une brochette de silhouettes rangées derrière des pupitres. Des costumes bleutés aussi. Plaintes des ados bruyants – « on n’entend rien ! ». Paolini, gentleman, se montre conciliant, compréhensif. Il se lève, hausse la voix, du coup ses employés font comme lui. Les gamins applaudissent en guise de remerciement. « Cette envie de vous rencontrer et de vous parler, elle est ancienne », clame-t-il.

Les règles du jeu sont posées : « On n’est pas là pour s’agresser. Ce qu’il faut, c’est que vous puissiez au moins avoir un avis et le faire partager. » Fort de son parcours, Samira Djouadi le répète à qui veut l’entendre : « Je suis moi-même née à Aubervilliers, j’y ai grandi. J’ai été prof de sport à La Courneuve aussi. » Elle connaît la banlieue, la Samira. Citant son exemple et celui de Samira la stagiaire qui a pu intégrer la chaîne grâce à la Fondation Tf1, elle claironne : « Si vous avez envie, vous y arriverez. Tout dépend de vous. »

David Astorga, le journaliste sportif, ne passe pas inaperçu chez les footeux de l’assistance. Il rassure nos jeunes sur le traitement des banlieues par TF1 : « Chez nous, il y a un mécanisme intellectuel conscient qui veut que l’on soit plus intéressé par ce qui se passe près de chez nous qu’à des milliers de kilomètres. » Aucune raison d’être choqué, ou de feindre de l’être, par la façon dont la « Une » traite ces banlieues qui ont flambé en 2005.

Voici les questions qui fâchent. C’est le patron qui s’y colle. Ça va du retard « inacceptable » de trente minutes dans la diffusion de la série « Les Frères Scott » un samedi après-midi – « on le fera plus » – au copinage continument reproché à la chaîne de Martin Bouygues avec Nicolas Sarkozy. « Jusqu’à ce jour, le CSA ne nous a jamais tapé sur les doigts et puis, ça ne veut rien dire pour nous. Le président n’est jamais intervenu », affirme Nonce Paolini. Ho ! Nonce ! Tu en es bien sûr ? comme on dirait en Corse avec un air entendu. Samira Djouadi, qui rappelle qu’une « commerciale sommeille » en elle, assure qu’il « n’est pas dans intérêt » de TF1 de s’afficher à droite ou à gauche. Comme le patron l’a fait remarquer un peu plus tôt, TF1, c’est avant tout un grand groupe médiatique fort de ses 2,5 milliards de chiffre d’affaires et de ses filiales. Avec un public à divertir.

Or souvent, à en croire Paolini, la politique n’est pas l’amie de l’audimat. Il cite l’exemple de Martine Aubry, invitée d’un JT de la chaîne, qui avait provoqué une « chute d’audience gigantesque ». « C’est pas de notre faute si les Français se désintéressent de la parole de leurs responsables politiques », lance-t-il. Les élèves bronchent timidement. Paolini tient une preuve de l’indépendance de TF1. « Il faut savoir que nous sommes la première chaîne de télé à avoir diffusé la vidéo du président au salon de l’agriculture (celle du « casse-toi pov’con », ndlr). Le service public n’avait même pas osé la sortir à l’époque. » Avec France Télévisions sans pub, les lycées peuvent être rassurés, TF1 n’a « rien perdu » en audience.

Voilà, c’est fini. Juste le temps pour certains de happer le big chef Paolini ou d’échanger rapido avec Astorga sur les pichenettes des stars du ballon rond.

Mehdi Meklat et Badroudine Said Abdallah
(Paru le 2 février 2009) 

mehdi_et_badroudine

Articles liés

  • A la recherche des 500 signatures pour Anasse Kazib

    La course à la présidentielle passe nécessairement par l'étape des 500 signatures de parrainage d'élus pour pouvoir concourir au premier tour. Si pour certains candidats, ce n'est pas une question, pour d'autres comme Anasse Kazib, c'est déjà un premier combat à mener. Anissa Rami a suivi ses militants sur le terrain pour comprendre cette autre lutte d'influence. Reportage.

    Par Anissa Rami
    Le 06/10/2021
  • Zemmour : qu’importe le racisme pourvu qu’on ait l’audience

    Une nouvelle étape a été franchie dans la légitimation des propos racistes d'Eric Zemmour. Elle est venue d'un candidat de gauche, et d'une chaine d'information en continu, lors du face à face entre Zemmour et Melenchon sur BFM, jeudi 23 septembre dernier. Personne n'attendait de débat sur des propositions de fond concernant la précarité, la santé, ou encore la justice. Il n'a pas eu lieu. À la place, l'insulte, l'humiliation et la xénophobie devenus programme validé dans la course à la présidentielle. Édito.

    Par Jalal Kahlioui
    Le 24/09/2021
  • Dégoutée, la jeunesse communiste lâche-t-elle Fabien Roussel ?

    Une partie des jeunes militant·e·s du PCF, des JC (Jeunes Communistes) et de l’UEC (Union des Etudiant·e·s Communistes) se sentent trahi·e·s par les dernières sorties médiatiques du candidat du parti Fabien Roussel. Des ruptures déjà ancrées sur des enjeux de société semblent aussi se consolider, dans un choc de génération. Témoignages.

    Par Anissa Rami
    Le 15/09/2021