C’est à deux pas de l’Hôtel du Louvre, dans le très chic Cercle républicain qu’a eu lieu jeudi le dîner du CRAN (Conseil représentatif des associations noires). L’ambiance est bourgeoise, digne des réceptions des hôtels cinq étoiles. Les invités festoient, dégustent des mets de qualité. L’événement, bizarrement, a attiré peu de personnalités. Certes, il y a Miss France et l’écrivain Marek Halter, qui a le privilège de dîner à la table de notre Martin Luther King français, Patrick Lozes, le président du CRAN. Sinon, beaucoup de gens pas vus à la télé, adhérents ou non de l’association, désireux de passer une bonne soirée dans un décor luxueux.

Les politiques, eux, se comptent sur les doigts d’une main : le ministre Roger Karoutchi, qui est resté le temps d’un bref discours, le PS et les Verts se faisant représenter par des membres rarement ou jamais vus à la télé. Le CRAN a pain sur la planche : il lui faudra encore beaucoup de temps avant de rendre sa table aussi attractive que celle du CRIF. Malgré la présence de seconds couteaux, Patrick LOZES affiche un sourire éclatant, car la salle est quand même pleine et les journalistes sont en nombre suffisant pour que l’« événement » soit relayé dans les médias.

Parmi les convives, certains n’ont manifestement pas bien cerné l’objectif de ce dîner. Ces trois jeunes filles, par exemple, endimanchés, ici pour le fun : « Je viens pas souvent à Paris, c’est l’occasion de passer une bonne soirée dans un endroit chicos, de déguster un bon repas, et de s’éclater. » Son amie ajoute : « J’ai payé 45 euros, j’espère que j’en aurai pour mon argent. Franchement, le CRAN, je connais un peu, je suis pas adhérente, je ne souhaite surtout pas l’être, je suis venue ici pour aussi rencontrer l’homme de ma vie », dit elle en s’esclaffant de rire.

D’autres doutent de la sincérité du président du CRAN, comme ce jeune Congolais, cadre en marketing : « Je ne souhaite pas adhérer au CRAN, car j’ai entendu dire que Lozès était un opportuniste qui cherche désespérément à obtenir un poste ministériel. Tant que cette histoire ne sera pas éclaircie, je ne prendrai pas ma carte. » L’amie qui l’accompagne abonde dans le même sens : « Je suis étudiante en droit, je suis là pour savoir plus. A titre personnel, je n’ai jamais été victime de discrimination raciale dans mon quotidien. Si j’adhère un jour, c’est pour que les choses avancent en politique, ou là, effectivement, il y a un grand vide. »

Le couple est d’accord pour dire que le CRAN ne doit pas copier le modèle des associations afro-américaines. Le jeune homme d’origine congolaise met l’accent sur un fait : « Notre histoire n’est pas là même que celle des States, là-bas ils sont tous descendants d’esclaves, ils ont une histoire commune ; en France, c’est différent : vous avez d’une part les Africains, qui sont venus en France de leur plein gré et pour des raisons économiques, d’autre part, les Antillais, arrachés de force de leur terre d’Afrique pour atterrir aux Antilles comme esclaves. »

Le jeune homme va plus loin dans l’analyse : « Bizarrement, les Antillais vivant en métropole ne sont pas du tout sensibiliser par la cause noire, ils s’en fichent complètement, ils nous considèrent, nous les Africains, comme des Noirs de second zone, sans éducation ; pour eux, nous sommes un peuple sauvage, ils ne veulent surtout pas qu’on les prenne pour des Africains. Comment voulez vous dans ces conditions que le CRAN représente tous les Noirs de France ? Alors, évitons le modèle américain. »

Mais Patrick Lozès a un modèle en tête, et il est américain. L’élection d’Obama indique la voie à suivre. Le président du CRAN termine son plaidoyer en invoquant Malcom X. Tout en saluant de son plus beau sourire, il doit surement se dire, à ce moment-là, « Yes I can ».

Chaker Nouri

Chaker Nouri

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