La France insoumise a connu des jours meilleurs. Depuis plusieurs jours, élus, militants et sympathisants se déchirent autour de la question de l’islamophobie. Certains revendiquent le droit de l’être, car toute religion est critiquable, mais en semblant oublier que pour d’autres, cela signifie aussi discriminer des personnes en raison de leur religion. C’est l’université d’été qui a été le théâtre de déclarations et échanges plus ou moins vifs.

De la conférence d’Henri Pena-Ruiz, invité par Adrien Quatennens, coordinateur de LFI à la prise à partie de Taha Bouhafs par Benoît Schneckenburger devant la buvette. Taha Bouhafs, journaliste et ancien militant et candidat LFI aux législatives de 2012, rappelle au BB que « le débat ne se tient pas sur le plan sémantique mais idéologique ». Il ajoute qu’il n’a jamais vu tous ces gens qui prétendent par ailleurs combattre « le racisme anti-musulman » se mobiliser de manière concrète.

Alors que sur Facebook, Sophia Chikirou défend Henri Pena-Ruiz en dénonçant « les petits caïds qui le menacent aujourd’hui ». Le député Bastien Lachaud, lui, appelle « à la raison ». Expression qui agace Taha Bouhafs : « Pourquoi c’est nous qui ne sommes pas raisonnables ? Ce n’est pas à eux de nous dire ce qu’on vit. » Sergio Coronado, personnellement au clair avec la notion d’islamophobie, estime que la déclaration d’Henri Pena-Ruiz est une « erreur » et que les choses ne peuvent pas se régler de manière autoritaire : « On ne peut pas passer son temps à stigmatiser ses camarades ». Du côté de la base, un militant qui ne souhaite pas donner son nom se dit surpris : « On a vu arriver le truc de loin, le fond ne me surprend pas, ce qui me surprend, c’est comment les responsables gèrent ça ». Et pour cause, la question est délicate.

Le débat ne se tient pas sur le plan sémantique mais idéologique

Le communiqué de la France insoumise est un tel jeu d’équilibriste qu’il en donne le vertige. La gauche a toujours eu une relation compliquée avec les quartiers, électorat pourtant longtemps acquis. Relation qui se complexifie depuis que les habitants de ces mêmes quartiers veulent porter eux-mêmes leurs combats et leurs revendications et parmi elles, la lutte contre l’islamophobie. Sans compter que, niveau opinion publique, la gauche était beaucoup plus à l’aise avec l’image du « beur » des années 80 qu’avec celle du musulman des années 00.

Les députés insoumis de Seine-Saint-Denis, eux, se seraient bien passés de cette crise à quelques mois des élections et qui les met dans une position inconfortable vis-à-vis de ceux qui luttent dans leurs circonscriptions. Eric Coquerel est un de ceux qui ont contribué à rapprocher la FI des militants des quartiers populaires. « Il aurait fallu immédiatement dire que cette phrase ne nous concernait pas, regrette-t-il. On l’a dit, certes un peu tard, dans le communiqué ».

Pas question pour autant, disent les deux élus, de pointer du doigt les valeurs portées par la FI. « Certains essaient de laisser penser qu’il y a un débat entre laïcs et communautaristes en notre sein, dit Coquerel. Il n’y a aucune ambiguïté du côté de la France insoumise à ce sujet et je ne connais pas un militant du mouvement qui ne soit pas du bon côté dans la lutte contre le racisme anti-musulman ». Elle aussi élue en Seine-Saint-Denis, Clémentine Autain ne croit pas non plus en un mouvement « divisé en deux camps, avec des islamophobes d’un côté et des islamo-gauchistes de l’autre. Il y a un continuum avec des nuances, des sensibilités et, parfois, des obsessions différentes ». Reste que l’élue de Sevran prend clairement position : « Je suis en désaccord avec cette phrase qui ne peut sonner que comme une provocation par rapport aux valeurs défendues par la FI. Le mot ‘islamophobie’ est chargé de sens aujourd’hui, il est investi massivement par celles et ceux qui se battent contre le racisme et qui le subissent. Je ne l’utilise pas personnellement mais il faut comprendre son sens. L’anticléricalisme oui, l’islamophobie non ».

J’espère qu’on saura ne pas couper les ponts de manière irrémédiable

Eric Coquerel veut croire que cette position, même tardive, tranche le débat. « Je pense que la clarification faite aujourd’hui (jeudi, ndlr) clôt les choses ». Difficile à croire tant la défiance semble grande entre le mouvement qu’il a contribué à fonder et certains militants des quartiers populaires. L’élu en est d’ailleurs conscient : « J’espère qu’on saura ne pas couper les ponts de manière irrémédiable, que tout cela ne sera pas définitif. C’est un sujet sur lequel on a suffisamment de points d’accord et d’adversaires communs pour ne pas nous diviser ».

Clémentine Autain reconnaît à ce sujet une certaine inquiétude. « On avait réussi à tisser des liens de confiance avec le comité Adama et d’autres. Mais ce ne sont pas des relations très anciennes, rappelle-t-elle. Il faut mesurer la fragilité et la suspicion. On a des relations très tendues entre des militants des quartiers populaires qui se sentent depuis longtemps incompris et délaissés par la gauche et qui subissent aujourd’hui l’assaut d’une extrême-droite qui a le vent en poupe. Ça crée une extrême sensibilité et des attentes très grandes à l’égard des mouvements de gauche ». Charge, désormais, à la FI et à ces élus de terrain de tenter de recoller les morceaux de l’épisode toulousain. « Il faut qu’on arrive à se parler, à s’écouter, à se respecter et que chacun fasse un effort sans mettre tout le monde dans le même sac, plaide Autain. A nous de dénouer ces divergences ».

Latifa OULKHOUIR et Ilyes RAMDANI

 

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