Il arrive parfois que plusieurs calendriers coïncident curieusement. Ce dimanche 26 mai 2019 par exemple, le bulletin quotidien était à double face : côté pile, le premier tour des élections européennes, côté face, la fête des mères. Bulletin de vote, courrier du coeur, faites votre marché. A Drancy, avenue Jean Jaurès, l’après-midi touche à sa fin, le ciel tire sur le gris et le parallèle ne manque pas, entre deux accolades : « Eh ! c’est la fête des mères ! » célèbre l’un, « T’as été voter ? » rétorque l’intéressée en balayant la célébration d’un revers de la main. Les plus jeunes, qu’on voudrait croire désintéressés du côté pile comme du côté face, surveillent eux les vitrines, en petit groupe : « T’as vu, il y a les tiennes là ? ». Histoires de baskets. Dont acte.

Au 105 de l’avenue Jean Jaurès, le groupe scolaire Joliot Curie accueille les bureaux 20 et 21 pour la journée. En rentrant dans l’établissement, de petites affiches blanches indiquent sobrement le numéro des bureaux. Drancy est la ville dont Jordan Bardella, tête de liste RN est originaire. C’est aussi le fief de Jean-Christophe Lagarde, tête de liste UDI, député de la ville après en avoir été maire pendant quinze ans, remplacé à l’hôtel de ville par son épouse. Ville doublement intéressante donc, où l’ancrage local se mêle au rayonnement national, voire européen.

A midi, à l’échelle du pays, la participation a été déclarée en hausse par rapport à 2014. En fin d’après-midi, difficile de le nier, les allers-venues se succèdent encore très régulièrement. Des familles accompagnées d’enfants en bas âge comme d’enfants en âge de voter. Des parents, des grands-parents. L’accueil est chaleureux : « n’oubliez pas votre rose, pour la fête des mères » sourire, clins d’oeil, et les voilà, ces mères et ces femmes, qui repartent le sourire aux lèvres. Pour l’occasion, des roses ont été achetées et sont effectivement offertes à toutes les électrices. Les uns et les autres se connaissent, se font la bise avant de rejoindre l’isoloir. Au mur, des peintures d’enfants, des avis aux électeurs, des affiches dont une sur laquelle est écrit : « Knowledge is power ». Cet habituel contraste dans les locaux des écoles, en période électorale.

Je ne sais même plus pour qui voter… Personne ne m’intéresse

Dans l’entrée principale, deux assesseurs, levés à 6h30 pour l’occasion, répartissent les électeurs dans les deux bureaux de vote. L’ambiance est à la discussion ouverte et à la plaisanterie, entre deux accueils. Au rang des électeurs qui défilent, il y a Jonathan, la quarantaine, venu avec sa femme et ses deux enfants. Ils viennent voter « par obligation », lui est chef d’entreprise, elle travaille dans les RH et ne font « pas partie des gens qui attendent que le gouvernement les aide ». Il y a Nadia, la cinquantaine, ancienne habitante de Bobigny,  qui « ne se préoccupe pas beaucoup de la politique de la ville » mais qui vient parce que « pour pouvoir râler, il faut avoir voté ».

Il y a aussi cette jeune mère, et son fils, de quelques années. Elle porte le voile et lorsqu’on lui demande de réagir aux propos tenus par le candidat Jordan Bardella sur Sud Radio qui affirmait avoir des amies « contraintes » de porter le voile pour se sentir en sécurité dans certains quartiers, elle répond, avec un sourire franchement amusé : « alors là, je peux pas vous dire, je ne suis pas concernée… C’est par choix, moi ». Il y a Rayed, 31 ans, né à Drancy, qui a étudié au sein de l’école et qui soutient aujourd’hui Jean-Christophe Lagarde, son dynamisme, le cadre de vie de Drancy grâce à son action. Il affirme : «  Il y a 20 ans, les gens voulaient partir d’ici, maintenant les gens veulent revenir ». Il a assisté à son premier conseil municipal à 9 ans, et il s’ouvre volontiers pour parler candidats et engagement politique. Vers 18h, les assesseurs expliquent à un jeune homme d’une trentaine d’années que son nom ne figure pas sur la liste. Il s’étonne, s’explique : « c’est pour un motif professionnel (…), j’ai mon récépissé ». Rien à faire. Alors, il reviendra une heure plus tard en déclarant, tranquillement : « j’ai une ordonnance du tribunal » et repartira, la satisfaction du devoir civique accompli, même s’il préfèrera garder pour lui le nom du parti qu’il soutient.

Et puis, devant la porte, il y a deux femmes qui discutent : la première a la quarantaine, un manteau rouge. Franchement désabusée, elle lâche, avant de repartir : « Je ne sais même plus pour qui voter… Personne ne m’intéresse. Ma mère, elle a une retraite correcte mais moi j’ai travaillé autant voire plus que ma mère et j’aurais une moins bonne retraite… Réfléchissez ! » La seconde, c’est Claudette. Claudette a les yeux très bleus, un bonnet blanc sur la tête, quelques mèches sur la joue quand elle parle et un peu de rouge à lèvres. Elle va « sur ses 89 ans », elle est communiste et c’est une mine d’or de perspectives. Le temps file quand elle parle. « Je dis toujours aux jeunes, moi j’avais qu’une seule semaine de congés payés quand j’avais 14 ans… Et puis on a revendiqué et on a eu une autre semaine et puis encore une autre ! »

Elle raconte ses souvenirs de la guerre, lorsqu’elle avait 9 ans, et exhorte les jeunes à faire attention, à cette nouvelle guerre qui pourrait bien venir. Elle vit avec son petit chien, couché là, près d’elle pendant qu’elle parle, et une retraite de 1400 euros. C’est le genre à tenir férocement à ses idées : « La semaine dernière, Mélenchon, il m’a appelée, on s’est déjà croisés aux réunions avant, j’ai tout de suite reconnu sa voix (…) mais moi quand j’ai quelque chose dans la tête, je change pas (…) par respect pour ceux qui ont perdu en 14-18 et qui voulaient quelque chose de correct pour la France (…) donc j’ai pas voté pour lui. » Alors voilà. Claudette elle, elle a voté Ian Brossat parce que « ce qu’il dit c’est correct » et parce que pour elle : « la politique, c’est comme le temps, on est tous de passage… Regardez Balkany, c’est un pourri, il a une voiture, une maison je comprends, mais le château c’est pour quoi faire ? »

Ceux qui ont mis en place la salle… n’ont pas voté

A 19h45, Claudette est partie et les derniers électeurs se font rares. Les personnes qui composeront les équipes de scrutateurs arrivent à leur tour, peu à peu. Font connaissance, en petits groupes, plaisantent, certains se demandent ce qui les attend. L’une, récemment arrivée à Drancy, depuis Troyes, a voté « au pif » mais elle tenait à prêter main forte pour le dépouillement pour « apprendre plein de trucs » et mieux comprendre. A 20h tapantes, c’est le protocole, les présidents de chaque bureau doivent, chacun, fermer les portes de leur bureau pour les rouvrir, l’instant d’après. Pour dire que les votes sont terminés. Dans chacun des bureaux, pendant près d’une heure, les enveloppes sont regroupées, pour être ouvertes et comptabilisées. On parle à voix basse, on parle politique. Le dépouillement commence, les noms des candidats se succèdent, lentement. On entend des petits ratés : « Martine… Euh, pardon, Manon Aubry », quelques rires mais surtout, beaucoup de calme, de minutie, de concentration. On s’assure que les bulletins électroniques sont conformes, on relie la charte, on recompte, on répète. Le dépouillement a beau être public pour ces élections, pas un citoyen en vue dans les deux bureaux.

Pendant le comptage des voix, on entend des bribes de discussions entrecoupées d’éclats de rire, à l’extérieur. L’équipe technique, qui a mis en place le matériel la veille au matin et qui a la charge de le démonter à l’issue de la journée, attend que tout soit compté et craint un recomptage. Ici aussi, on parle politique. Un peu, rapidement. « C’est pour les députés à l’assemblée aujourd’hui ? » demande l’un d’eux « Mais non c’est les européennes, là » lui répond-on. Et quand on leur demande s’ils ont voté, l’un d’eux répond en rigolant : « Joker ! » et les autres rigolent à leur tour. La réponse est claire. On parle de leur journée : « On finira tard mais c’est bien payé, et demain, on travaille pas ! ». Et puis la conversation reprend, plus légère, plus quotidienne et plus tangible peut-être aussi.  On plaisante,  en attendant l’heure, là aussi : «  Un jour, je vais gagner au loto », « tu parles, c’est le loto qui va t’gagner ! ».

Vers 21h35, le comptage est terminé. Les scrutateurs, deux tables de quatre pour chaque bureau soit une vingtaine de personnes, quittent les locaux. Chez les scrutateurs, il y a les anciens, qui ont une dizaine d’élections derrière eux, et puis des découvrants, des jeunes qui votent aussi pour la première fois aussi, apparemment satisfaits de cette double première expérience. « Oh la la, je me suis trompée deux fois, ils m’ont mis la pression ! » raconte l’une d’elles en rigolant.

En début de soirée, un incendie s’est déclaré, pas très loin, à Aubervilliers. Les pompiers peinaient apparemment à le contenir. Difficile de ne pas remarquer la fumée épaisse qui monte par grosses bouffées dans le ciel. En sortant, chacun reprend contact avec l’actualité et découvre les résultats. Les esprits les plus préoccupés sont surement tentés de se dire que le ciel orageux et les pompiers impuissants ressemblent à une triste métaphore de circonstance. Les autres se rappelleront peut-être que, lundi, les élèves du groupe scolaire Joliot Curie reprendront place, en classe, le temps de devenir à leur tour des électeurs. Capables de choisir la couleur de leur ciel parce que comme l’affirme joliment l’affiche dans l’entrée principale : « Knowledge is power ».

Anne-Cécile DEMULSANT

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