L’actualité politique, ce tourbillon qui rend le citoyen amnésique ne permet presque plus d’arrêter un fait et de l’analyser correctement. L’agenda est intense et le fait politique qui était brulant hier refroidit de jour en jour pour nous passer devant comme un tram qui rentre au garage.

Le 1er octobre 2018, Gérard Collomb, fidèle écuyer d’Emmanuel Macron depuis ses premiers freestyles de 2016 pour la start up politique En Marche, ministre de l’Intérieur, ministre d’Etat, numéro 2 du Gouvernement, l’homme aux yeux rougis d’émotion lors de l’intronisation du nouveau président, décide de démissionner pour reprendre la mairie de Lyon. Bien que nous le verrons plus bas, il avait toujours le double des clés.

Et quitte à faire le forceur, quitte à contredire le boss, impossible pour  l’ex premier flic de France de revenir sur sa décision. Conséquence ? Des marronniers en troupe de théâtre qui, en continu, analysaient la fin d’un cycle à Beauvau tout en spéculant sur le futur remaniement. Mais au delà du fait. Qu’avons nous retenu ?

Gérard Collomb, vrai faux élu de gauche pour une vraie fausse ville de droite

Oui, Gérard Collomb est un forceur mais ce n’est pas vraiment le chemin vers lequel je veux vous emmener. Qui se souvient du nom de celui qui a gardé « la gache » de l’ex futur maire de la Ville ? George Kepenekian est donc resté quinze mois sans vraiment qu’on le note dans nos carnets à anecdotes folles. L’ancien médecin et chef de service en urologie a même démissionné de son poste de maire pile au moment du départ de Collomb de place Beauvau : limpide. Ici, l’anonymat du remplaçant provisoire sorte de Medvedev du Rhône, n’est qu’un négatif de ce que Gerard Collomb représente dans cette ville.

Avant de devenir ministre, Gérard Collomb était un paisible sénateur-maire, au passage grand opposant du non cumul des mandats en 2010 quand le Parti socialiste partait à la reconquête du pouvoir. Gérard Collomb à Lyon, c’est l’histoire d’une grande ville qui a trouvé son édile idéal, vrai faux élu de gauche qui lie son destin avec une vraie fausse ville de droite. Construction de nouveau quartiers, agrandissement des voies cyclables, réconciliation des Lyonnais avec les berges, institutionnalisation de la Fête des Lumières événement devenu international : Lyon la bourgeoise endormie a donc connu un réveil plutôt positif sous son règne. Ce qui va être un poil délicat pour Les lyonnais avec ce retour, c’est de situer politiquement Gérard Collomb en 2018 après son cycle ministériel droitier et sécuritaire totalement assumé.

Le Gérard Collomb, 71 ans, déjà en campagne pour 2020, va donc logiquement être politiquement diffèrent de celui des années 2000. Certains vont affirmer qu’il s’est droitisé. Force est de constater que son passage au ministère de l’Intérieur n’a pas laissé des traces de gauche : tensions régulières avec les associations humanitaires à Calais, propos déplacés sur les migrants qu’il a accusé de faire du « benmarching » avant de venir en France ou les régions qui seraient « submergées » par les migrants, vote d’une loi gravant des dispositifs de l’état d’urgence dans le droit commun… Une position un peu à l’image d’une France qui a récemment enterré son bipartisme historique, l’ex futur Maire s’est juste placé dans le camp des vainqueurs et de ces élus, anciennement socialiste,s non engagés nationalement qui ont senti, non sans justesse le vent tourner. Le maire, devenu grand ministre, s’est tout simplement révélé à l’échelle nationale jusque dans sa part d’ombre dans l’affaire Benalla.

Faire corps avec sa ville

Pour être réélu immédiatement, un conseil municipal extraordinaire se réunira le 5 novembre pour remettre officiellement le costume de maire à celui qui l’a eu 16 ans durant, de 2001 à 2017. Le cas de Gérard Collomb n’est pas une première dans la Vème République. Pour ne citer que les plus récents, évoquons le cas d’Alain Juppé revenant de son petit exil québécois de deux ans en 2006 (condamné à 14 mois de prison avec sursis et une peine d’un an d’inéligibilité pour l’affaire des emplois fictifs du RPR financés par la ville de Paris) pour reprendre sa mairie de Bordeaux. Dans les deux situations, le maire revient sans véritable heurt. Tout passe globalement crème, à Lyon aujourd’hui comme à Bordeaux hier, deux villes qui ont en commun le fait d’avoir non pas un maire mais une personnalité qui fait corps politiquement avec la ville.

Faire corps avec une mairie, c’est dépasser les clivages en incarnant presque physiquement la ville : Juppé n’est pas élu que par des gens de droite à Bordeaux et je suis certain que certains électeurs (pas tous) lillois de droite votent Aubry. Avant d’installer un projet, un maire qui n’est pas un élu territorial quelconque, doit impérativement installer ce rapport qui dépasse le cadre institutionnel. Les maires qui durent le savent : quand on est réélu c’est pour toute la vie.

Une mairie se dirige dans une logique de réinvention du territoire. Et au fur et à mesure des réélections, les élus deviennent des maires historiques très difficiles à faire tomber. Demandez aux opposants de Gaudin et Estrosi ! Je n’évoque même pas le cas de la famille Balkany : ils tomberont après Armageddon ! Le hasard n’existe pas quand dans le lexique journalistique le mot mairie est associé au mot fief.

Collomb, premier des Macronistes, premier des déserteurs

Le retour facile de Collomb à Lyon traduit une contradiction avec l’état d’esprit macroniste qui prône le renouvellement de la classe politique avec des institutions moins sanctuarisées. Voici que ce premier cycle présidentiel se clôt avec ce camouflet lyonnais qui nous montre que le renouvellement dans des institutions à la symbolique presque mystique est quasi impossible…

Sans traverser la rue et en moins d’une semaine, Gérard Collomb a quitté son poste pour bientôt reprendre son ancien fauteuil. Une prouesse compliquée à réaliser dans le quotidien du commun des mortels mais tellement start up nation dans l’idée.

En bon régional de l’étape que je suis, ma vision du retour de l’enfant prodigue place des Terreaux est celle d’un come-back attendu : celui du baron historique qui se permet de retourner dans sa garçonnière institutionnelle.

Saïd HARBAOUI

Crédit photo :CC-BY-SA Arthur EMPEREUR

Articles liés

  • Au NPA : « on n’est pas idéalistes, on est révolutionnaires »

    Pour son premier meeting de campagne présidentielle, Philippe Poutou, le candidat du Nouveau Parti Anticapitaliste, avait donné rendez-vous à ses soutiens dans le 20ème arrondissement de Paris, jeudi 21 octobre 2021. Enflammés par des slogans de manifestation, les jeunes militants du parti prônent l'utilité des "petites luttes" du quotidien, plutôt que le vote utile, déjà dans toutes les têtes.

    Par Meline Escrihuela
    Le 22/10/2021
  • A la recherche des 500 signatures pour Anasse Kazib

    La course à la présidentielle passe nécessairement par l'étape des 500 signatures de parrainage d'élus pour pouvoir concourir au premier tour. Si pour certains candidats, ce n'est pas une question, pour d'autres comme Anasse Kazib, c'est déjà un premier combat à mener. Anissa Rami a suivi ses militants sur le terrain pour comprendre cette autre lutte d'influence. Reportage.

    Par Anissa Rami
    Le 06/10/2021
  • Zemmour : qu’importe le racisme pourvu qu’on ait l’audience

    Une nouvelle étape a été franchie dans la légitimation des propos racistes d'Eric Zemmour. Elle est venue d'un candidat de gauche, et d'une chaine d'information en continu, lors du face à face entre Zemmour et Melenchon sur BFM, jeudi 23 septembre dernier. Personne n'attendait de débat sur des propositions de fond concernant la précarité, la santé, ou encore la justice. Il n'a pas eu lieu. À la place, l'insulte, l'humiliation et la xénophobie devenus programme validé dans la course à la présidentielle. Édito.

    Par Jalal Kahlioui
    Le 24/09/2021