Dans un appartement qui cache un petit jardin, les trentenaires Lyes et Sihame vivent avec leur fille, Aaliyah, 3 ans, qui n’a pas la langue dans sa poche. Elle aussi, a suivi cette soirée de second tour tendue avec toute la famille, avec ses yeux d’enfant et ses robes de princesse. Au même moment, Macron, les larmes aux yeux déclamait un discours de victoire au pied de la tour Eiffel, alors qu’il vient de remporter pour la deuxième fois le second tour face à Marine Le Pen avec un peu plus de 54% des suffrages. Une intervention en mondovision qui n’a convaincu personne devant le poste. Dans la famille on a voté Macron à contrecœur face à la menace de l’extrême droite, ou on s’est abstenu.

Un vote pas forcément prévu au programme de la journée

Comme chez beaucoup de français et françaises, le suspens était à son comble dans ce foyer de Bois-Colombes. Malgré l’appel général à faire barrage contre l’extrême droite en mettant le bulletin d’Emmanuel Macron dans l’urne, le jour-même, tout ne s’est pas passé comme prévu.

La mère de Sihame, a hésité jusqu’au dernier moment. A la surprise générale, dans la matinée, elle a finalement voté blanc à Colombes, la ville voisine où vit sa fille ainée : « j’ai été voté blanc parce que lorsqu’on demande un logement social, ils peuvent vérifier si tu t’es déplacée pour aller voter. Maintenant on va voter pour nos intérêts, comme tout le monde », affirme la mère de famille, qui a choisi de passer une après-midi comme les autres en se détendant devant des séries turques.

Elle compte parmi les 8% de votes blancs comptabilisés à Colombes. Dans cette ville, comme à Bois-Colombes, Emmanuel Macron a été élu avec plus de 80% des voix. Une large victoire face à Marine Le pen, bien que l’abstention ai augmenté par rapport au premier tour. Tout comme au niveau nationale, où elle a atteint des records : 28,1% des inscrits ne se seraient pas rendus aux urnes. A Colombes, une ville qui avait majoritairement plébiscité Jean-Luc Mélenchon au premier tour, elle a atteint 30,10%. Tandis qu’à Bois-Colombes, où le président sortant été déjà donné largement gagnant avec plus de 40% des voix au premier tour, l’abstention était de 22%.

J’ai été voté avec la boule au ventre. J’ai l’impression de re-signer pour quelque chose que je ne veux absolument pas.

Dans l’après-midi, Malek, cadet de la fratrie, décide d’aller voter, à reculons. Pourtant, le 10 avril, à la première heure, comme ses sœurs et sa mère, sa voix est allée pour le candidat de la France Insoumise. C’est « le destin » qui a finalement tranché : carte électorale à la main, mais sans carte d’identité, introuvable, Malek n’ira pas déposer de bulletin pour Emmanuel Macron. 17 heures, l’heure tourne et les résultats du second tour approchent. C’est le moment pour tous de se rejoindre à Bois-Colombes pour suivre cette soirée projetée sur le mur du salon.

Divisés par le vote mais unis sur le constat

Le calme règne encore. Hajer, une amie de la famille vient d’arriver pour suivre les résultats de l’élection, mais aussi pour profiter d’un moment de détente entre les mains de Sihame, coiffeuse de profession, et spécialisée dans les cheveux texturés.

Hajer, qui travaille dans une association de défense des droits des étrangers s’est particulièrement inquiétée de la montée de Marine Le Pen dans les sondages, dont le programme les visait en premier lieu. Elle s’est donc résolue a voter pour le président sortant, non sans amertume : « On a l’impression d’avoir été contraints, pris en otage pour voter. J’étais tellement déprimée j’ai coupé la moitié de mes cheveux », ironise-t-elle. « Pour ma part j’ai été voté avec la boule au ventre. J’ai l’impression de re-signer pour quelque chose que je ne veux absolument pas. Mais en même temps, on n’a pas d’autre choix », ajoute Sihame.

Le climat c’est hyper important. J’ai une enfant je ne vais pas lui laisser une planète de merde.

Mère d’une petite fille de 3 ans, Sihame était convaincue par le programme de Jean-Luc Mélenchon au premier tour, particulièrement sur la question écologique. Face au dernier rapport du GIEC qui donne 3 ans aux gouvernements pour réagir, c’est justement un des points qui l’inquiète dans le programme d’Emmanuel Macron qui ne le met pas en priorité : « Le climat c’est hyper important. J’ai une enfant je ne vais pas lui laisser une planète de merde ». Elle affirme avoir fait « tout ce [qu’elle] pouvait sur les réseaux » pour promouvoir le candidat de La France Insoumise, qui a finalement échoué à la troisième place, à quelques 400 000 voix de Marine Le Pen.

A quelques heures des résultats, Sihame, coiffeuse, profite de ce moment de répit pour faire une nouvelle coupe à son amie, Hajer.

Du côté des abstentionnistes de la famille, Ouassim, 21 ans, reste discret. Pourtant, il déplore l’augmentation de la dette de « 600 milliards d’euros » sous le quinquennat d’Emmanuel Macron. Un chiffre qui avait été contredit par le président-candidat lors du débat de l’entre deux-tour, mais confirmés par les données de l’Insee : « la dette publique s’est effectivement creusée de 558,8 milliards d’euros entre 2017 et 2021 » dont 30% seraient imputables à la gestion de la crise du covid, selon La Dépêche.

En attendant les résultats annoncés à 20 heures, il profite du grand écran pour jouer à un jeu vidéo de combat, où deux personnages s’affrontent sur un ring de boxe. Pas si loin du thème de cette campagne présidentielle dont le dénouement arrive enfin.

Son projet c’est comme un blockbuster, il met tout ce qui plaît et ça marche. Mais c’est la politique du vide.

« J’ai l’impression qu’en 2017, Macron avait signé pour 10 ans. A l’époque beaucoup de gens étaient convaincus par son programme. Son projet c’est comme un blockbuster, il met tout ce qui plaît et ça marche. Mais c’est la politique du vide », déplore Lyes, le compagnon de Sihame. Ce commercial n’a jamais été inscrit sur les listes électorales, et revendique son abstention comme un acte de rejet des institutions politiques.

42% c’est énorme ! Moi je suis juste horrifié qu’elle fasse ce score !

Aaliyah, la fille de Sihame et Lyes, profite du jardin sous les yeux des adultes.

Pendant ce temps, la petite Aaliyah réclame une chanson de la reine des neiges. « Ah toi t’as le même programme depuis 5 ans », s’amuse son père qui connaît par cœur ce répertoire du Disney. « Tu dis ‘Je n’ai pas fini mon quinquennat’ », lui souffle son cousin Ouassim.

Un résultat à la fois soulageant et décevant

Tout le monde est sur le canapé pour le décompte final qui donnera gagnant Emmanuel Macron ou Marine Le Pen.  58% pour le président sortant, et 42% pour la candidate de l’extrême droite. Le score n’est pas aussi serré que l’annonçait les sondages mais « 42% c’est énorme ! Moi je suis juste horrifié qu’elle fasse ce score », réagit directement Lyes.

Là le projet c’était de vaincre Le pen.  Prochaine étape c’est les législatives !

De ce côté de l’écran, c’est le soulagement de ne pas voir Marine Le Pen au pouvoir. Pourtant face aux images du champ de mars et des 5000 personnes présentes, agitant les drapeaux de la France, « il n’y a pas de quoi sauter de joie les gars », commente Sihame, la tête dans ses mains. Quant à Maria, la plus jeune sœur, make-up artist, elle se projette déjà dans l’après : « Là le projet c’était de vaincre Le Pen.  Prochaine étape c’est les législatives ! »

Vingt heures huit, le grand écran est coupé. La famille suivra la fin de la soirée électorale sur un écran d’ordinateur pour écouter les discours de Marine Le pen et Jean-Luc Mélenchon, vivement commentés. Entre un morceau d’Aya Nakamura et le titre, Ya Rayah (Toi qui t’en vas, NDLR), de Dahmane El Harrachi, « une chanson de circonstance » commente Hajer.

Vers 21h30, la famille est au rendez-vous pour regarder l’allocution de victoire du président de la République, au pied de la tour Eiffel.

Toute la famille se met à table pour déguster le repas préparé par Sihame. Toujours avec un œil vers le grand écran réinstallé pour écouter le discours de victoire d’Emmanuel Macron. Mais c’est plutôt le discours d’Aaliyah qui fait sensation ce soir. Quand on lui demande qui va gagner, elle répond : « Moi ! ». Sa mère enchaîne : « Qu’est ce que tu nous proposes quand tu seras présidente ? ». « Des bonbons ! » dit-elle sous les applaudissements de toute la tablée, « des sucettes et des ordinateurs », enchaîne-t-elle.

Malgré la déception de vivre les cinq prochaines années sous le quinquennat d’Emmanuel Macron, et d’avoir évité de peu l’extrême droite qui n’a jamais fait un score aussi haut, l’insouciance des yeux d’enfant et la joie de partager un repas en famille sont une bouffée d’air frais pour vivre cette soirée qui passe difficilement.

Anissa Rami

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