Le 26 mars dernier, en marge d’une interview de la candidate Rassemblement National, lors de son déplacement sur l’île, Marine Le Pen a été contrainte de quitter le plateau de Guadeloupe La Première face à l’action des militant·e·s guadeloupéen·n·es. Une action collective et revendiquée par plusieurs groupes politiques opposés à la normalisation de la venue de la candidate d’extrême-droite.

Anissa Rami : Pouvez-vous nous expliquer l’action que vous avez organisée le 26 mars lors de la visite de Marine Le Pen en Guadeloupe ?

Laurence Maquiaba : Il y a 35 ans, Jean-Marie Le Pen n’a pas pu descendre de son avion suite à une mobilisation sur le tarmac de l’aéroport en Martinique. Il est évident que pour Marine Le Pen, en pleine campagne, c’est une opération de communication de sa part de venir en Guadeloupe. Un défi pour montrer qu’elle est acceptée, et totalement dédiabolisée dans nos territoires. On le voit à la mise en scène organisée par son attaché local : le gwoka (genre musical guadeloupéen, NDLR), les fleurs…


Marine Le Pen n’hésite pas à intégrer des mots en créole dans sa communication sur les réseaux.  

Nous on voulait faire passer le message que Marine Le Pen n’est pas la bienvenue en Guadeloupe. Pas parce que c’est la fille de Jean-Marie Le Pen mais parce qu’elle continue à porter des messages qui atteignent notre dignité. Je pense par exemple au fait qu’elle dise et qu’elle répète que la colonisation a eu des côtés positifs.

C’était important de dire que ces messages-là, ce ne sont pas des messages comme les autres. Même si on a des griefs envers Emmanuel Macron ou envers d’autres politiques, il est évident que l’extrême droite porte une responsabilité qui est vraiment plus importante dans l’hystérisation du débat public aujourd’hui. Et que pour nous ce n’était pas acceptable.

Donc on a choisi symboliquement de l’empêcher de s’exprimer à Guadeloupe Première, la chaîne publique locale. Quand elle a su que nous faisions une manifestation devant les bureaux, une équipe télé a été dépêchée à son hôtel. Donc on a simplement enlevé le micro devant elle, et l’extrême droite a fait ce que l’extrême droite sait si bien faire : se victimiser.

Le Rassemblement National a dit que nous avions utilisé la violence lors de l’action mais il n’y a pas eu de violence, on le voit sur les vidéos. Marine Le Pen n’a jamais été touchée, ni effleurée. Par contre son service d’ordre a donné pas mal de coups. Moi-même je vais chez le médecin tout à l’heure pour mon poignet bloqué.

Vous avez rappelé qu’il y a 35 ans Jean-Marie Le Pen n’avait pas pu descendre de son avion, suite à une manifestation en Martinique. Quand vous voyez le comité d’accueil pour Marine Le Pen à l’aéroport, qu’est-ce qui a évolué depuis ? Pour rappel la candidate était arrivée en tête dans les Outre-Mer avec 21,9% des voix en 2017… 

Pour nous, depuis qu’on dit qu’il faut laisser Marine Le Pen parler, ça lui a permis de s’imposer comme une candidate comme les autres. La digue a sauté en France, particulièrement sous le mandat de Nicolas Sarkozy, avec le débat sur l’identité nationale. La digue qui a cédé en France ne doit pas céder chez nous aussi.

Les gens se sont sentis autorisés à être racistes, à avoir des actes islamophobes. C’est le résultat de toute cette dédiabolisation.

On voit bien ce que ça donne quand on autorise, et qu’on dit que ce sont des opinions qui sont valables. On a vu ce que ça a pu générer comme violence dans la société civile. Les gens se sont sentis autorisés à être racistes, à avoir des actes islamophobes. C’est le résultat de toute cette dédiabolisation, donc c’était nécessaire de se mobiliser.

Pour nous c’était important de dire non, ce n’est pas un discours comme les autres, c’est un discours mortifère qui se cache sous des jours mielleux, sous un discours amoureux : « J’aime les outre-mer ». Alors qu’il y a quelques jours quand on l’interrogeait sur la xénophobie, elle a répondu : « Je ne suis pas xénophobe, les outre-mer votent pour moi ! » Ça montre bien qu’elle-même a une difficulté à percevoir nos territoires comme faisant partie de cet ensemble-là, puisqu’elle estime que le vote des outre-mer c’est un vote des étrangers.

Quand ils viennent ici, c’est toujours sur du registre émotionnel.

C’est intéressant ce que vous disiez sur le « discours amoureux ». Pendant les campagnes présidentielles, il y a toujours une séquence Outre-Mer. Fabien Roussel était présent en Guyane, Martinique et Guadeloupe en novembre dernier. Jean-Luc Mélenchon était à la Réunion  en février dernier, Anne Hidalgo était en Guadeloupe et Martinique presque au même moment. Est-ce-que vous avez l’impression que les candidat·e·s tentent de draguer les Outre-mer ?

Quand ils viennent ici, c’est toujours sur du registre émotionnel. On est que sur du « J’aime… », on sort deux phrases en créole, mal orthographiées souvent. Pour dire voilà comment je vous aime bien, j’ai mangé des accras, j’ai bu un ti-punch, je vous aime. Alors que ce n’est pas du tout ça le débat. Le sujet c’est comment on respecte la volonté des guadeloupéens et guadeloupéennes.


En novembre dernier, la Guadeloupe s’embrasait après l’instauration de l’obligation vaccinale pour les soignants. Une obligation qui ne passe pas dans un territoire où l’État français a été notamment responsable du scandale du chlordécone. Un insecticide cancérigène interdit aux États-Unis en 1976, autorisé en Guadeloupe et Martinique jusqu’en 1993 dans les cultures de banane. 90% de la population serait contaminée. 

Et on l’a vu pendant la dernière crise. Le quinquennat d’Emmanuel Macron était brutal. Envoyer le GIGN face à la mobilisation sociale de novembre et décembre dernier c’est inacceptable. Que Sébastien Lecornu, le ministre des Outre-mer, ne parle de la crise que sous le prisme de la délinquance c’est inacceptable. Et ces gens là vont revenir en nous disant « j’ai pris soin de vous ». Mais c’est toujours le même discours paternaliste, infantilisant.

Le pire encore avec le Front National c’est que dans les propositions portées, ce sont des propositions qui vont à l’encontre de ce que nous sommes aujourd’hui. Marine Le Pen a été élue députée, elle n’a jamais parlé de pauvreté. Ce n’est pas des débats qui l’intéressent.

Au-delà de la gestion du Covid, il y a vraiment un mépris caractérisé par la gestion de l’Etat ces cinq dernières années.

Est-ce que vous avez l’impression qu’en Guadeloupe ce discours porté sur l’émotion touche certaines personnes ?

Je pense que ça plaît à une partie des gens. Il y a beaucoup de personnes qui voient dans le vote de Marine Le Pen un vote contestataire du quinquennat d’Emmanuel Macron, qui a choqué les gens. D’ailleurs, les élus guadeloupéens qui font campagne pour lui se font régulièrement invectiver par les guadeloupéens. Au-delà de la gestion du Covid, il y a vraiment un mépris caractérisé par la gestion de l’Etat ces cinq dernières années.

Ce vote nous paraît aberrant et hallucinant, mais c’est important pour nous de se mobiliser pour indiquer aux gens qu’au-delà de la promesse quasi-mirobolante de Marine Le Pen de réintégrer les soignants non vaccinés, il y a aussi tout un système de fermeté qui va s’abattre sur nous. C’était vraiment important de le dire et de porter cette contradiction dans le paysage et l’opinion publique guadeloupéenne.

Par rapport à Emmanuel Macron, vous dites qu’il y a un climat de défiance envers lui et les personnes qui ont fait sa campagne. Sur quels points en particulier il y a des frictions ?

C’est tout le quinquennat. Ici, évidemment il y a la crise sanitaire. Depuis plusieurs mois maintenant les soignants sont dans la rue contre l’obligation vaccinale, et ils n’ont jamais été entendus pour qu’on puisse trouver une solution. C’est quand même un milliers de familles qui sont en attente en Guadeloupe. Sur l’échelle de la Guadeloupe ça pèse beaucoup.

Mais au-delà de ça je prends un exemple flagrant. La Guadeloupe a été victime ces dernières années d’échouage de sargasses massif. Échouage qui cause des problèmes sanitaires, des personnes qui ont des maladies, des personnes qui habitent au bord du rivage qui sont obligées de déménager. L’État s’est totalement désengagé en disant que le littoral était de la responsabilité des mairies.

En Guadeloupe comme ici en Martinique, les sargasses s’échouent de plus en plus sur les littoraux. Des algues à l’apparence inoffensive mais qui produisent de l’hydrogène sulfuré, un gaz toxique. 

En 2019, la Guadeloupe a organisé une grande conférence internationale au tour des sargasses pour trouver des solutions, et les ministres sont venus pour entendre. On fait avec tous les scientifiques du monde et de la Caraïbe une conférence pour dire voici comment on peut trouver des solutions, voici comment agir efficacement, et l’État est venu mépriser le président de Région pour indiquer que ce n’est pas de son ressort, que ce n’est pas leur problème.

On ne veut pas qu’à chaque fois qu’il y a une problématique nos élus doivent frapper à la bonne porte pour avoir des solutions et des réponses, quand ici localement il y a des façons de faire différentes.

Mais la Guadeloupe ne peut pas s’engager parce qu’on ne peut pas collaborer avec une nation étrangère, puisqu’on est encore un département français. C’est un élément, mais il y en a pleins d’autres, où ce qu’il s’est fait sur le territoire a été balayé d’un revers de main par Emmanuel Macron et ses ministres.

Durant cette campagne présidentielle, est ce que vous avez l’impression que les candidat·e·s prennent en compte les questions qui touchent les outre-mer ?

A l’ANG on s’est constitués surtout pour sortir de cette idée là que notre destin devait forcément être lié à Paris. On ne veut pas qu’à chaque fois qu’il y a une problématique nos élus doivent frapper à la bonne porte pour avoir des solutions et des réponses, quand ici localement il y a des façons de faire différentes. Donc c’est clair que pour nous, les seules fois où on va prendre en considération ce qui est dit à Paris, c’est les fois où on entendra qu’on a besoin de plus de responsabilités ici, en Guadeloupe.

On voit bien comment l’ARS (Agence Régionale de Santé) a totalement échoué dans la gestion de la crise. La Guadeloupe a battu des records de mortalité dû au Covid, et ça bien avant le vaccin, donc ils ne peuvent pas mettre ça sur le dos du vaccin. Et pour autant, personne ne pense à remettre en question le système. Ce qui nous importe c’est comment on va s’organiser localement pour trouver des solutions.

On peut noter que Mathilde Panot (LFI) est venue en amont et a noté des propositions des groupes militants pour les porter à l’Assemblée Nationale. C’est peut-être l’une des rares.

Macron a parlé de la colonisation comme un crime contre l’humanité, et pourtant il a fait exactement ce que ses prédécesseurs colonialistes ont fait. C’est-à-dire ne pas écouter la population, ne pas prendre en compte les spécialités guadeloupéennes. On voit bien que quand ils sont élus, il n’y a plus rien. Les promesses des candidats valent peu de choses.

Donc on n’écoute pas vraiment ce que disent les candidat·e·s, même si on peut noter que Mathilde Panot (LFI) est venue en amont et a noté des propositions des groupes militants pour les porter à l’Assemblée Nationale. C’est peut-être l’une des rares. Je n’ai pas vu les autres prendre les propositions du terrain pour les porter à l’Assemblée Nationale.

Quelles sont vos revendications à l’Alyans Nasyonal Gwadloup (ANG) ?

On revendique que le pouvoir profite à une souveraineté guadeloupéenne. On revendique de pouvoir décider pour nous-mêmes, pour ne plus se retrouver dans la situation dans laquelle nous étions pendant la crise sanitaire, qui était encore plus exacerbée que d’habitude, mais c’est la même.

On revendique de pouvoir décider pour nous-mêmes.

On vit dans l’un des territoires qui a le plus de biodiversité en France. On a des chercheurs qui travaillent depuis des dizaines d’années sur des remèdes traditionnels. Une fois que la crise du coronavirus a commencé, le message a été passé par l’ARS d’interdire de parler de remèdes traditionnels en Guadeloupe. Alors qu’on a des spécificités, on a des problématiques qui sont les nôtres. La défiance envers le vaccin elle est partie de là aussi. Ce n’est pas normal que les décisions soient prises dans les cabinets parisiens qui ne connaissent pas nos problématiques.

Au-delà juste de la question politique et de comment on gère l’argent, ce sont nos vies qui sont en jeu.

On a des problématiques propres. Il faut qu’on puisse gérer nous-mêmes, qu’on puisse de plus en plus prendre des législations pour nous-mêmes, pour qu’on puisse s’organiser pour la santé. Et aujourd’hui, au-delà juste de la question politique et de comment on gère l’argent, ce sont nos vies qui sont en jeu.

Chez les militant·e·s guadeloupéennes, il y a des différences entre nationalistes, indépendantistes, autonomistes, est ce que vous pouvez nous expliquer un peu ces différences. Et quelle est votre position ?

A l’ANG nous nous positionnons comme étant nationalistes, c’est-à-dire que pour nous il existe une nation guadeloupéenne, parce que nous n’avons pas la même culture, ce n’est pas le même peuple. Nous demandons à ce que la Guadeloupe ai une existence juridique propre.

Nous avons choisi de ne pas faire le distinguo entre autonomistes et indépendantistes, parce que ça reste une discussion par rapport à la France. Alors que pour nous le débat n’est pas notre lien avec la France mais comment nous nous organisons en notre sein. Et peut-être qu’en nous organisant en notre sein, être un État associé à la France c’est la meilleure solution pour que l’on puisse s’épanouir. Ou peut-être que l’indépendance totale c’est vers là qu’il faudra qu’on aille. On se rejoint sur une chose c’est qu’il faut créer la nation guadeloupéenne.


Présent aux élections locales et européennes, l’ANG tente de faire entendre une voix nationaliste depuis sa création en 2006. 

Évidemment le nationalisme guadeloupéen et le nationalisme français ce n’est pas les mêmes ressorts du tout. Il n’y a pas encore de nation juridiquement créé en Guadeloupe, nous ne sommes pas dans une version conservatrice. C’est-à-dire qu’on n’a pas de souci avec les gens qui vivent en Guadeloupe. Sur notre liste on avait des gens qui sont nés en France et qui vivent en Guadeloupe aujourd’hui.

On n’est pas dans une notion de pureté guadeloupéenne. Même s’il reste encore beaucoup de pédagogies à faire pour que les gens comprennent la férocité de l’extrême droite, les idées nationalistes émergent dans la population guadeloupéennes.

On s’est présentées aux élections régionales en juin, et on a commencé la campagne en avril. Pourtant on a battu pas mal de listes qui sont là depuis des décennies. On est arrivées troisièmes, devant le Rassemblement National, alors qu’il y avait une abstention record. Donc je pense que nos idées sont entendues, d’ailleurs d’autres partis ont fait campagne aussi sur l’autonomie de la Guadeloupe.

Tout ce qui est dit sur la Guadeloupe c’est sur le registre de la délinquance.

Sur la notion de violence dont vous parliez, vous constatez une différence de traitement entre les révoltes en Guadeloupe et en Corse par exemple ?

Clairement. Tout ce qui est dit sur la Guadeloupe c’est sur le registre de la délinquance. C’est comme s’il n’y avait pas de problèmes sociaux, que de la délinquance.

Même au niveau judiciaire on se retrouve avec huit « grands frères » en prison sous un prétexte fallacieux d’associations de malfaiteurs alors qu’il n’y a rien dans le dossier qui prouve que c’est eux qui ont monté des opérations, malgré ce que dit le procureur. On voit bien que nous sommes peu de choses face à ce système qui nous broie.

Donc au-delà de la crise sanitaire, ce qu’a montré Emmanuel Macron en envoyant le GIGN en novembre dernier, c’est qu’il y a un mépris vraiment exacerbé. Ce gouvernement se défend ne pas avoir connu la colonisation mais il a repris exactement les mêmes réflexes coloniaux que ses prédécesseurs.

Propos recueillis par Anissa Rami

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