Cyril Hanouna anime des talk-show depuis plus de dix ans. Mais ces dernières années, les sujets politiques se font la part belle dans ses émissions de divertissement. C’est notamment pendant le mouvement des Gilets jaunes que le phénomène a pris en épaisseur sociétale.

L’animateur sent la puissance du mouvement social, et fait partie des premiers à inviter celles et ceux qui incarnent le mouvement de contestation, que certains médias mainstreams ont eu du mal à décrypter rapidement. Touche pas à mon poste (TPMP) et Balance Ton Post se renforce alors avec de plus en plus de personnages politiques dans les invités et dans les rangs des chroniqueurs.

Je trouve qu’il est vraiment proche des Français, de la population, on a pu le voir par exemple pendant la période des gilets jaunes.


Marlène Schiappa, ministre déléguée, chargée de la citoyenneté, est allée jusqu’à co-animer l’émission Balance Ton Post avec Cyril Hanouna, le 25 janvier 2019. 

C’est ainsi que nombre de représentants du gouvernement comme Marlène Schiappa, Gabriel Attal, Jean-Michel Blanquer se sont succédés devant le pape du PAF. Une grande messe, où le clash, les polémiques et la politique se mélangent, désormais devant une audience qui peut aller jusqu’à 2 millions de téléspectateurs. Et entre deux blagues potaches de Baba, ces derniers mois, l’extrême-droite s’est invitée au poste.

C’est vrai que tout ramène soit à l’extrême droite, soit à Zemmour.

Claire Sécail, chercheuse au CNRS, a décidé de suivre toute une saison des émissions de Cyril Hanouna. Fin janvier, elle a publié un premier rapport intitulé L’élection présidentielle 2022 vue par Cyril Hanouna, consacré à la période de « pré-campagne électorale » allant de septembre à décembre 2021. Ce rapport met en avant une surreprésentation de l’extrême droite.


La banalisation de l’extrême-droite d’Hanouna analysée par Claire Sécail.

Sur 17 % du temps d’émission consacré aux questions politiques, plus de la moitié est consacrée aux idées nationalistes et identitaires. Touche pas à mon poste (TPMP), qui rassemble chaque soir environ 1,5 million de téléspectateurs, invisibilise ainsi les idées de la gauche, leur laissant seulement 12 % du temps d’antenne consacré à la politique.

Publiés fin janvier, ces résultats ont fait la Une de nombreux médias français, poussant l’animateur star de l’émission TPMP à se justifier en direct sur C8 : « Ces chiffres ne sont pas bons […] mais on ne va pas se mentir Eric Zemmour, c’est un carton d’audience ».

Pour tenter de comprendre si ce phénomène est aussi évident à déceler dans les faits que dans les chiffres, nous avons décidé d’aller à la rencontre du public de Cyril Hanouna, dans les files d’attente devant le studio de son émission, à la Canal Factory à Boulogne-Billancourt (Hauts-de-Seine) en région parisienne.

Une orientation pas toujours ressentie par les téléspectateurs

Mounir, 18 ans et étudiant en première année de licence de langues, que nous avons contacté par téléphone, se dit très intéressé par la politique. Pourtant, bien qu’opposé aux idées d’extrême droite, il n’a pas ressenti le glissement de l’émission : « Moi je ne l’ai pas ressenti, j’avais entendu parler de cette étude et j’étais assez surpris », explique-t-il.

Au contraire, pour lui, la pluralité apparente des opinions et des discours est un point positif dans les émissions de C8 : « Je trouve qu’il est vraiment proche des Français, de la population, on a pu le voir par exemple pendant la période des Gilets jaunes. Il a été l’un des premiers à les inviter à témoigner. Il donne la parole aux gens sur des choses de société et sur des sujets politiques alors qu’on considère habituellement que ces gens-là n’ont pas d’avis. »


Toujours proche de son public, l’animateur crée pourtant le débat en invitant de plus en plus de politiques dans son émission.

Une surprise partagée par Alan, 20 ans, rencontré devant l’entrée des studios de l’émission : « On n’a pas spécialement ressenti qu’il parlait plus des idées de l’extrême droite. Mais après, c’est sûr qu’il parle souvent de la même chose. De toute façon Cyril Hanouna, c’est un gars qui aime bien les débats, les clashs à la Kaaris / Booba.»

Pour d’autres, ces émissions sont un miroir de l’actualité, et particulièrement de celle traitée par les journaux télévisés. Le premier volet de l’étude de la chercheuse du CNRS, couvre une période assez particulière politiquement : La première partie de la campagne présidentielle qui a vu l’avènement du candidat Eric Zemmour. Le leader du parti Reconquête a longtemps laissé planer le doute sur ses intentions, faisant monter la sauce médiatique au point d’être le sujet de prédilection de la quasi-totalité des journaux télévisés pendant quelques semaines.

Je trouve qu’il donne la voix à tout le monde mais qu’il y a quand même un peu de parti pris.

Pas étonnant, dans ce cas, que TPMP se fasse la caisse de résonance de ces tendances médiatiques. C’est en tout cas une des pistes qu’évoque Jean-Louis, 59 ans, retraité de l’Éducation nationale : « C’est vrai que tout ramène soit à l’extrême droite, soit à Zemmour. Pécresse par exemple lors de son meeting elle a parlé de ‘grand remplacement’, donc tout de suite, ça bifurque sur Zemmour. Donc effectivement des fois, je trouve que ça ramène un peu trop à l’extrême droite. Mais c’est vrai que de façon générale, pas seulement dans cette émission-là, dès que vous allumez la télé c’est Zemmour, c’est Le Pen, c’est Pécresse … C’est lié aux sondages aussi ! »


En décembre 2021, Eric Ciotti était venu réagir à la victoire de Valérie Pécresse face à lui, à l’issue de la primaire de la droite. Quelques mois plus tard, la candidate des Républicains annulera finalement sa venue dans Face à Baba, prévue le 3 mars dernier. 

Parmi les spectateurs les plus assidus de TPMP, certains, pourtant, ressentent un léger malaise. Quand nous avons demandé à Amir, 37 ans, debout dans la queue, s’il trouvait les programmes orientés politiquement, il l’a d’abord reconnu à demi-mot : « Je trouve qu’il donne la voix à tout le monde mais qu’il y a quand même un peu de parti pris. »

Et quand nous avons évoqué avec lui l’étude de Claire Sécail, Amir n’a pas paru du tout étonné : « En effet ça se ressent et les chiffres le prouvent. Moi-même ça me choque un peu. Après je ne sais pas s’il y a une connivence avec le patron de la chaîne (Vincent Bolloré, propriétaire conservateur de C8 qui est le même qui employait Eric Zemmour sur son autre chaîne CNews, NDLR ), mais je pense qu’il y a tout un petit méli-mélo qui fait que la parole est plus donnée à un courant et que ça se ressent. » 

Une politisation qui divise autant qu’elle intéresse chez les fanzouzes

Nous avons cherché à savoir si le choix de traiter de plus en plus de politique dans ces émissions était vu d’un bon œil par les fans. Mais là encore, les avis semblent divisés : « Nous on ne s’intéresse pas trop à la politique mais avec Hanouna le discours va toucher plus de monde. Ça peut amener des personnes qui ne se seraient jamais intéressées à la politique à le faire… », explique Linda, bretonne de 43 ans, qui a profité de son passage à Paris avec son mari et son fils pour assister à l’émission.

Arnaud, son conjoint, abonde dans son sens : « Il fédère beaucoup et les politiques ne s’y trompent pas. S’ils viennent, c’est parce qu’ils savent bien qu’il y a un retentissement médiatique dans ses émissions. »

Je viens parce que l’ambiance me plaît, ça me divertit, ça me fait penser à autre chose.

Marilyn, retraitée, est une fan inconditionnelle de Cyril Hanouna, elle nous a affirmé venir quasiment tous les soirs assister à son émission malgré 3 heures de trajet aller-retour : « Ça m’intéresse qu’il parle de politique, affirme-t-elle, je suis ce sujet grâce à ses émissions. Avant je m’y intéressais un peu mais maintenant beaucoup plus grâce à lui. Je vais voter, comme toujours ! Je n’ai pas encore d’idée précise de mon choix mais avec les émissions d’Hanouna, ça peut clairement m’aiguiller, m’aider à prendre ma décision ».

On s’intéresse beaucoup à la campagne présidentielle mais là ce n’est pas adapté, ce n’est pas des adultes, il y a plus de clashs que d’arguments.

Plusieurs spectateurs nous ont effectivement confirmé qu’ils ne suivaient l’actualité politique qu’à travers TPMP et Balance ton post. Ces émissions pourront donc être déterminantes dans leurs choix lors des élections présidentielles.

A l’inverse, un groupe de jeunes Sarthoises venu assister à l’émission ne partageait pas cet enthousiasme : « Pour l’émission Face à Baba on a surtout vu des extraits sur les réseaux sociaux. Ce n’est pas très intéressant, c’est un peu une cour de récréation. On s’intéresse beaucoup à la campagne présidentielle mais là ce n’est pas adapté, ce n’est pas des adultes, il y a plus de clashs que d’arguments. Je trouve qu’Hanouna fait plus passer la présidentielle pour un divertissement, qu’il ne cherche vraiment à faire comprendre le projet des candidats».

Des réticences que partage Mounir : « J’ai un peu de mal avec le fait qu’il se mette dans la peau d’un journaliste alors que ce n’était pas la base de ses émissions. Je serais assez dérangé s’il animait le débat du second tour par exemple. Je trouve qu’il n’est pas assez impartial et qu’on voit ses idées à travers ses émissions. Ça me dérange un peu qu’il rentre dans la sphère politique. À la base ses émissions, c’est du divertissement, mais on sent vraiment qu’il veut aller au-delà de ça. »

Un animateur qui inspire confiance et rend les politiques sympathiques

Si les avis des téléspectateurs sont divisés au niveau du rôle de Cyril Hanouna en politique, ils sont unanimes sur l’aspect divertissant de ses émissions. L’ambiance sympathique, bon enfant et familiale est souvent mise en avant, comme par Marylin, fan de la première heure : « les gens le trouvent sympa, ils lui font confiance et ils sont à l’aise. Même les jeunes, ça les intéresse de plus en plus car Hanouna il est sympa, c’est leur ami ! Depuis deux ans, je viens quasiment à toutes ses émissions. Je danse pendant les pauses pub. C’est comme un frère, il est de Tunisie, moi aussi. Tout le monde est gentil ici ça se passe bien. » Un sentiment partagé par Jean-Louis : « Je viens parce que l’ambiance me plaît, ça me divertit, ça me fait penser à autre chose.»

C’est vrai. Je rends tout le monde sympathique, c’est le seul problème.

Et c’est peut-être là que se trouve le côté pernicieux du traitement politique dans ces formats d’émissions. Un côté sympathique et familial, que l’animateur et ses chroniqueurs cultivent jusqu’à en faire profiter les femmes et les hommes politiques qui participent à l’émission, quitte à – du propre aveu d’Hanouna – occulter leurs idées politiques.

Dans une interview accordée au journal Libération en octobre dernier, il avouait franchement : « C’est vrai. Je rends tout le monde sympathique, c’est le seul problème. Je sais que si demain Marine Le Pen – que je n’ai jamais rencontrée – vient sur le plateau, elle va avoir des contradicteurs. Mais on va la rendre sympathique parce que notre problème, c’est qu’on est plutôt bienveillants. »

Une course effrénée à l’audimat

Ce discours a d’autant plus de résonance aujourd’hui, étant donné que ce mercredi soir, Cyril Hanouna reçoit la candidate du Rassemblement Nationale pour l’émission Face à Baba. Entre politique et buzz, cette nouvelle émission affiche jusque-là un très grand succès sur C8.

Un plateau en forme d’arène, opposant une personnalité politique à une dizaine d’interlocuteurs, sympathisants et contradicteurs, le tout arbitré par Cyril Hanouna toujours accompagné de sa tablette pour suivre les réactions sur les réseaux sociaux. La recette parfaite pour booster les audiences.

Je pense qu’il veut vraiment entrer en politique. Ça se sent.

La première émission dédiée à Eric Zemmour a réuni plus de 2 millions de téléspectateurs et l’émission suivante avec Jean-Luc Mélenchon a fait à peine un peu moins. Cette troisième édition avec Marine Le Pen promet d’être autant suivie.

Loin des codes des médias traditionnels, Claire Sécail décrivait à nos confrères de L’Humanité le sérieux avantage de ce type d’émission pour l’extrême droite : « Il faut noter que sur C8, comme sur CNews, on ne présente jamais les invités comme d’extrême droite, ce qui contribue à banaliser leurs idées. Éric Zemmour a la meilleure part. C’est autour de lui que se construisent les contenus, les débats, comme a pu l’apprendre à ses dépens Jean-Luc Mélenchon dans Face à Baba. »


Le 27 janvier dernier, Eric Zemmour et Jean-Luc Mélenchon se sont fait face une seconde fois lors de cette campagne, plaçant une nouvelles fois Hanouna en juge de paix des débats…

La chercheuse au CNRS fait référence à l’émission Face à Baba dédiée au candidat de la France Insoumise dans laquelle Jean-Luc Mélenchon s’est vu imposer un débat de plus d’une heure avec Eric Zemmour, alors qu’il n’était pas censé dépasser les 20 minutes.

Dans la course à l’audimat, tous les coups ne sont pas permis. Période électorale oblige, Cyril Hanouna doit veiller à l’équité des temps de parole des candidats et de leurs soutiens. Pour Claire Sécail, les résultats de son rapport, polarisés à l’extrême droite, ne laissent pas de place au doute : « Cela démontre d’ailleurs qu’il y a une stratégie idéologique au sein du groupe Bolloré dans son ensemble, et non pas seulement sur CNews. Non pas que Cyril Hanouna soit d’accord avec Éric Zemmour. Mais il est le loyal entrepreneur des idées de Vincent Bolloré qui lui a signé un contrat à 250 millions d’euros sur cinq ans. Hanouna a par ailleurs de bonnes relations avec les Insoumis, mais ils ne lui servent qu’à être des contradicteurs. Cela permet ainsi de faire croire à un pseudo-pluralisme interne. »

Mounir, lui, croit savoir qu’Hanouna est plus que « le loyal entrepreneur des idées de Vincent Bolloré». « Je pense qu’il veut vraiment entrer en politique. Ça se sent. D’ailleurs c’est un peu la raison pour laquelle j’ai un peu du mal avec son livre » (« Ce que m’ont dit les Français », un livre co-écrit avec l’éditorialiste Christophe Barbier, publié en octobre 2021, ou l’animateur dissèque la société française, NDLR), glisse le spectateur avant de rentrer dans le studio.

Alors, une entrée en politique à attendre ? Que ce soit pour la politique ou pour le buzz, l’animateur star de la chaîne C8 risque bien de continuer de faire parler de lui dans cette campagne présidentielle moribonde, où il semble être le seul personnage médiatique qui émerge.

Névil Gagnepain et Emma Garboud-Lorenzoni

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