Tout semblait prêt, ce soir chez Mélenchon, au Cirque d’hiver, rue Amelot dans le 11ème arrondissement de Paris pour une longue nuit d’euphorie de la France insoumise. À l’intérieur, plusieurs centaines de personnes rassemblées, des tableaux qui tapissent les murs mettent à l’honneur la famille circassienne Bouglione. Six écrans géants diffusent le direct de France 2 et France info. L’envie d’y croire résonne par intermittence, les chants sont entamés par la foule : « On est là, on est là, même si Macron ne veut pas nous on est là ! ».

Les chiffres favorables des outre-mer, notamment la Guadeloupe, la Martinique et la Guyane où le député des Bouches-du-Rhône a fait campagne, lui ont donné espoir le matin. Mais au détour d’un couloir, les cadres du parti Raquel Garrido et Alexis Corbière se parlent à l’oreille, le visage très fermé. Emmanuel Macron et Marine Le Pen sont donnés au second tour, coude à coude à 24%, Jean-Luc Mélenchon est à 19%.

On va bâtir quelque chose qui aura un poids encore plus fort.

Vers 19 heures, l’espoir des militants est à son comble et la nervosité se lit sur certains visages. On entend quelques chants résonner à l’entrée dans la salle des cadres du parti : « Ruffin, Premier ministre ! Ruffin, Premier ministre ! ». Devant la scène, le député de la France insoumise Éric Coquerel, un brin inquiet, répond aux questions des nombreux journalistes qui l’entourent : « Quoi qu’il arrive, on construit une force d’espoir pour toute la gauche, pour l’heure personne ne peut dire ce qui va se passer. Mais ce que je sais, c’est qu’on va avoir un résultat très fort. On va bâtir quelque chose qui aura un poids encore plus fort ».

Quelques minutes plus tard, Hélène, militante insoumise, un verre à la main, nous lance : « Les médias disaient que l’élection était jouée d’avance, mais nous on était sur le terrain tous les jours. On a vu les gens changer leur point de vue, ce sont des votes d’adhésion », elle esquisse un sourire, puis termine « j’ai peur, je suis très inquiète pour vous les jeunes ».

Une belle campagne.

Le compte à rebours est lancé. L’ambiance est lourde et la tension palpable. Les yeux sont rivés sur les six écrans prêts à accueillir l’annonce des premiers résultats, les soutiens de Jean-Luc Mélenchon commencent à déchanter. À 20 heures le couperet tombe. Le candidat de La France insoumise, qui dispute sa troisième présidentielle, réalise un meilleur score, près de 20% des suffrages, selon l’institut Ipsos pour France Télévisions.

La colère contre le reste de la gauche

Un joli score mais une grosse déception. L’électorat de gauche semble avoir été aspiré par le candidat Insoumis. Les autres candidats de la gauche sont à la peine, respectivement 4,40 % à Yannick Jadot, 2,70 % à Fabien Roussel, 2,10 % à Anne Hidalgo, Philippe Poutou à 0,80 % et Nathalie Arthaud à 0,60 %. Famélique. Rageant pour tous dans la salle.

Je ne comprends pas pourquoi ils ne se sont pas ralliés à nous, ils ont fait un score minable.

L’assistance hue dans un premier temps ces résultats, puis applaudit. « Ce n’est pas terminé », entend t-on. Et très vite, les militants entonnent à nouveau : « On est là, on est là, même si Macron ne veut pas nous on est là !». André est déçu : « On a fait une belle campagne, on avait une bonne dynamique, et regardez on se retrouve pourtant avec le contraire de ce qu’il faut faire pour améliorer la société. Sans parler de la corruption, ces gens-là sont soutenus par des gens pas très clair. Marine Le Pen a fait une campagne silencieuse, aidée par la dédiabolisation, les grands médias nous ont invisibilisés ». Interrogé sur le score des autres candidats de gauche, Jacqueline se dit attristée : « Je ne comprends pas pourquoi ils ne se sont pas ralliés à nous, ils ont fait un score minable. Roussel, franchement je ne sais pas à quel jeu il joue ».

On se retrouve encore dos au mur, comme il y a 5 ans à  devoir décider si on doit aller voter pour Macron ou s’abstenir.

La pilule est amère pour les soutiens présents dans la salle. « On s’en doute depuis plus d’une heure, mais tant qu’on ne voyait pas les résultats s’afficher, on avait toujours un petit espoir. Là ça fait vraiment mal ! », se lamente une jeune militante aux yeux rougis. Quentin, un autre militant, nous donne son sentiment à chaud : « Avant d’être de la tristesse c’est surtout de la colère ! On a fait une super campagne, un super score. Mais la colère c’est de voir plus de 65 % de votes à droite. On se retrouve encore dos au mur, comme il y a 5 ans, à devoir décider si on doit aller voter pour Macron ou s’abstenir. Dans tous les cas on a perdu, que ce soit l’un ou l’autre, il va falloir leur faire la guerre pendant 5 ans. »

La honte Jadot, il va ouvrir un compte Tipee le gars. L’écologie c’est censée être sa priorité pourtant la moitié de ses discours il tapait sur Mélenchon !

La déception aux portes du second tour

Et cette colère va aussi à l’encontre des autres candidats de gauche. Quand Fabien Roussel apparaît sur les écrans de télévisions pour son discours de réaction, il se fait copieusement huer et siffler dans la salle. Yannick Jadot, lui aussi en prend pour son grade, plus encore que le candidat des communistes. On entend : « Jadot fait 4 %, ces gens-là nous font chier ! » Ou encore : « La honte Jadot, il va ouvrir un compte Tipee le gars. L’écologie c’est censée être sa priorité, pourtant la moitié de ses discours, il tapait sur Mélenchon ! » Ce qui passe le plus mal, c’est qu’en cas d’alliance, ces 4 % auraient pu permettre à Mélenchon de se hisser au second tour.


La prise de parole de Jean-Luc Mélenchon en forme d’adieux et de passage de relai. 

C’est dans cette ambiance de flottement, qui oscille entre consternation et tentatives diffuses de remettre de l’ambiance dans la salle, que Jean-Luc Mélenchon finit par faire son apparition un peu avant 20h40. Il monte sur scène accompagné par les députés européens Manuel Bompard et Younous Omarjee, la députée présidente du groupe Insoumis à l’Assemblée nationale Mathilde Panot et la présidente du parlement de l’Union populaire Aurélie Trouvé. Les quatre cadres du parti semblent très affectés, pourtant le candidat tente de faire bonne figure. « La suite nous l’aborderons avec la satisfaction du travail accompli, cette force, nous l’avons construite de nos mains ! »

 Le candidat Jean-Luc Mélenchon face à ses électeurs. © Olorin Maquindus

Très vite, il en vient à parler du deuxième tour. Et il sait qu’il est attendu au tournant sur le sujet. Comme annoncé et comme il y a 5 ans, il ne donnera pas de consigne de vote entre Macron et Le Pen : « Pour qui prendrait-on les Français ? Ils sont capables de savoir quoi faire, ils sont capables de décider ce qui est bon pour le pays. Jamais nous ne perdrons notre confiance en la démocratie. Donc, vous ne devez pas donner une voix à madame Le Pen. » Et pour être sûr de s’être fait entendre de tous, il répétera cette dernière phrase quatre fois.

Ne nous cachons pas la violence de
la déception.

Pas question pour autant de nier la cinglante défaite du soir : « Ceci posé, ne nous cachons pas la violence de la déception. Elle est d’abord en pensant à tout ce qui aurait été entrepris et qui ne le sera pas […] Et bien les plus jeunes me diront, on y est pas encore arrivé. C’était pas loin hein ? Faites mieux. » Un discours qui aura duré moins de dix minutes, avec une fin qui a des airs d’adieux et de passage de relais.

De l’espoir d’une incroyable remontada à un cruel dénouement

Aux alentours de 22h30, nous étions en train de terminer d’écrire ce papier, de défaite donc pour les Insoumis, quand les couloirs du Cirque d’hiver ont semblé reprendre vie peu à peu. Les militants et les journalistes ont commencé à s’agiter, les yeux rivés sur leurs smartphones. Mélenchon, donné dans un premier temps à 3,8 points de Marine Le Pen par Ipsos refait son écart au fur et à mesure des dépouillements.

On ne veut pas encore se faire de faux espoirs cette fois. On va juste attendre.

À 23 heures, seulement 0,8 points séparent les deux candidats. Les résultats des grosses villes, des quartiers populaires d’Île-de-France, ne sont pas encore tous tombés, les dépouillements sont toujours en cours. Les cadres des Insoumis, qui ont pour la plupart quitté les lieux, commencent peu à peu à revenir. Personne ne veut le dire franchement, mais tout le monde y croit : on va peut-être assister à une remontada historique.

Devant le QG, la foule espère une remontada à un dénouement cruel. © Olorin Maquindus

Vers minuit, le député européen et directeur de campagne de Mélenchon, Emmanuel Bompard annonce que moins de 150 000 voix séparent son candidat de Marine Le Pen, alors qu’il reste 25% des bureaux de votes à dépouiller. Dehors, c’est ambiance de fête, des centaines de personnes amassées devant l’entrée du Cirque chantent l’Internationale et croient tenir la victoire.

Certains militants tentent tout de même de tempérer les ardeurs de leurs camarades : « Il y a cinq ans, on n’a pas voulu y croire. On a espéré de longues heures que la tendance s’inverse avant de se rendre à la réalité. On ne veut pas encore se faire de faux espoirs cette fois. On va juste attendre. » Une retenue bien sentie par ce militant, puisqu’au bout des espoirs, à 1h30 du matin, Mélenchon est finalement donné avec plus de deux points de retard alors qu’il ne reste plus que 7% des bureaux de votes à dépouiller. Retour violent à la réalité après trois heures d’espoirs et d’euphorie. Comme en 2017, ce sera bien un second tour entre Marine Le Pen et Emmanuel Macron.

Il faut envisager les législatives et consolider notre place.

Et maintenant ?

Maintenant que les jeux sont faits, deux sentiments dominent au QG de Jean-Luc Mélenchon. La déception, celle d’échouer à un cheveu du second tour. Une consultation sera proposée à tous les militants de La France insoumise dans les prochains jours. Ils auront le choix entre trois propositions : le bulletin Macron, l’abstention ou le vote blanc. Le second tour, Alice, jeune militante, ne préfère pas y penser :« Il faut envisager les législatives et consolider notre place. On espère que les futurs députés auront la même énergie. Il faudra être plus fort encore. » 

La députée européenne Manon Aubry préfère elle aussi relativiser le résultat, certes cruel, mais loin d’être mauvais pour son camp : « Ce qui s’est levé dans cette campagne, alors qu’on a commencé à 7 ou 8% dans les sondages et qu’on termine à plus de 22%, c’est quand même le signe qu’il y a une gauche qui lève la tête, qui est fière et qui va continuer à se battre dans les cinq prochaines années, quel que soit le résultat du second tour de l’élection présidentielle»

Névil Gagnepain et Olorin Maquindus

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