Il se déclare fier. Fier de « faire entrer au pied de biche la lutte de classe dans cette élection présidentielle, comme de rentrer au pied de biche dans la Sorbonne ». Derrière Anasse Kazib, des colonnes centenaires supportent l’enceinte de l’emblématique université parisienne. Devant lui, une majorité de jeunes étudiants écoutent attentivement ses paroles.

Convié sur les bancs de la faculté pour « parler jeunesse, antiracisme, féminisme et perspectives pour 2022 », comme les autres candidats à la présidentielle, Anasse Kazib n’ira finalement pas plus loin que l’entrée de l’établissement. Campagne d’affiches menée par l’extrême droite, puis vague de soutien, sont venus chambouler le programme de la soirée du mercredi 9 février.

« Nous n’avons pas réfléchi en terme de risques mais on a réfléchi en terme de ce qui était important politiquement pour nous, ce qui était important pour nous symboliquement, ce qui était important pour celles et ceux qui aujourd’hui sont inquiets de la montée de l’extrême droite », raconte le candidat qui a refusé d’annuler sa venue.

Collés serrés entre le Panthéon et le bâtiment de la faculté de droit de l’Université Panthéon-Sorbonne, environ trois cents personnes ont ainsi fait le déplacement pour soutenir l’ouvrier-candidat, entouré ce soir-là d’un garde du corps, mais aussi de soutiens de la première heure comme le Comité pour Adama et des collègues de la Sncf. C’est un peu moins que les 450 étudiants inscrits pour assister à la conférence prévue, mais bien plus que l’amphithéâtre de 120 places qui devait l’y accueillir.

Faute de places suffisantes, Anasse Kazib s’est exprimé à l’extérieur de la Sorbonne.

Après Génération Identitaire, Les Natifs

Quelques heures auparavant, pourtant, rien n’était sûr pour Anasse Kazib. L’équipe de campagne et le collectif Point Levé -branche jeune du parti à l’université Paris 1 qui a organisé l’évènement- planifiaient encore la conférence du soir au conditionnel.

Inscrite au programme d’un cycle de conférence -Yannick Jadot a foulé le sol de la Sorbonne deux semaines plus tôt; Jean-Luc Mélenchon y est attendu pour la semaine prochaine- la venue de Anasse Kazib a déplu au collectif Les Natifs -nouvel arrivant dans la nébuleuse de groupuscule d’extrême droite.

Dans la nuit du 6 au 7 février, puis rebelote le lendemain, Les Natifs revendiquent une campagne d’affichage anti-Anasse Kazib aux abords de la faculté. Le candidat à la présidentielle est accusé de « wokisme » (c’est dans l’air du temps) et, plus grave, d’islamisme.

Avant même l’attaque de l’extrême droite, on était arrivé à presque 300 confirmations pour la conférence.

Derrière Les Natifs, on retrouve des anciens de Génération Identitaire, une association dissoute en février 2021 pour provocation « à la discrimination, à la haine ou à la violence » et coutumière d’actions aux frontières pour intimider les personnes souhaitant venir en France, comme en 2018 dans les Alpes ou plus récemment, en janvier 2021 dans les Pyrénées. L’ancien porte-parole de Génération Identitaire, Etienne Cormier, a d’ailleurs apporté son soutien aux Natifs dans une vidéo diffusée sur ses réseaux sociaux.

« Génération Identitaire, dissous au printemps dernier par les autorités pour son racisme et ses liens avec des groupuscules radicaux (par exemple des skinheads nazis), est de retour à Paris », annonçait en novembre dernier le média StreetPress dans une newsletter dédiée à cette mouvance.

Un autre syndicat étudiant, l’Uni (à droite de l’échiquier syndical), s’est lui aussi ému de la venue du candidat dans les pages du Figaro Etudiant. L’organisation a fait une apparition furtive à plusieurs mètres du rassemblement, brandissant un drapeau français.

« C’est comme cela qu’ils font de la politique », raille Ariane Serge, étudiante en première année de droit social et membre du collectif Point Levé.

En réponse, l’équipe de campagne d’Anasse Kazib lance le hashtag #AnasseSorbonne. Le candidat reçoit de nombreux messages de soutien. Parmi eux, certains sont signés Sandrine Rousseau ou encore Eric Coquerel.

« Avant même l’attaque de l’extrême droite, on était arrivé à presque 300 confirmations pour la conférence », contextualise Anassa Kazib. « Mais grâce à cet élan de solidarité, nous avons constitué un bloc de résistance qui a pris une sacrée belle gueule devant la Sorbonne », juge-t-il aujourd’hui.

Hier, en interne, on ne cachait pas le stress et la peur d’attaques physiques. « Cela dépasse la Sorbonne et le Point Levé », déclarait-on, grave, du côté de Révolution Permanente.

Cela me brise le cœur de le voir en danger.

A gauche, Ariane Serge, membre du collectif étudiant Point Levé annonce Anasse Kazib venu avec un garde du corps.

Appelés en renfort, les collectifs antifascistes de la capitale sont venus prêter main forte. Ce soir là, c’est La Jeune Garde, l’AFA et Paris Queer Antifa qui forment le « service d’ordre » pour veiller à la sécurité des personnes présentes. Au total, une quarantaine de personnes qui se sont portées volontaires spontanément pour éloigner l’extrême droite: un dispositif de sécurité exceptionnel, se désole-t-on du côté de Révolution Permanente.

On s’inquiète pour Anasse Kazib

« Nous, on n’est pas forcément en première ligne. Mais on s’inquiète pour Anasse Kazib », partage Sasha, journaliste au XY Media et attendue au micro plus tard dans la soirée pour aborder le thème de l’accès au soin des personnes transgenres. « La question principale de cette élection présidentielle est le racisme », admet la jeune femme. « Cela me brise le cœur de le voir en danger simplement parce que c’est une personne racisée », souffle-t-elle.

Après un colloque anti-woke, les étudiants de la Sorbonne se rebiffent

Plusieurs centaines de personnes se sont réunies en soutien au candidat Anasse Kazib.

Les affiches « 0% français, 100% wokiste, 100% islamiste » ont vite été recouvertes par d’autres -celles officielles de la conférence qui devait se tenir en amphithéatre. « C’est une bataille de terrain », analyse Ariane Serge. « Sauf que nous, on ne se cache pas la nuit pour coller des affiches racistes. On revendique d’être wokistes », s’amuse-t-elle.

Un terme ré-approprié de part et d’autre par les étudiants de la Sorbonne et le candidat Anasse Kazib lui-même qui accueille la foule par un « Salut les wokistes! ».

« Face aux menaces de l’extrême droite, nous n’avons pas cédé : on a dit ce qu’on avait à dire, on a ramené les quartiers et on a fini de la plus belle manière en chantant l’Internationale devant la Sorbonne », s’enthousiasme le candidat.

J’aurais aimé que la conférence ait lieu dans des conditions normales avec plus d’échanges et de proximité.

Depuis le mois dernier, l’Université se trouve en effet au milieu de la bataille sémantique et idéologique menée par certains intellectuels contre le « wokisme ».

Le colloque « après la déconstruction : reconstruire les sciences et la culture » s’est tenu les 7 et 8 janvier dernier avec la présence et le soutien financier du Ministre de l’Education Nationale, Jean-Michel Blanquer.

A ce sujet, Mediapart ajoute : « Sorbonne-Université a tenu à préciser qu’elle n’avait rien à voir avec l’organisation [de ce colloque], nous renvoyant vers la chancellerie des universités. Celle-ci, sous le patronage du recteur de Paris, propose en effet différentes salles du prestigieux bâtiment à la location pour des entreprises, des associations, autonomie des universités oblige… ».

« On a voulu faire notre contre-colloque », souligne Ariane Serge. Un souhait qui déçoit un peu Mary, étudiante en droit. « J’aurais aimé que la conférence ait lieu dans des conditions normales avec plus d’échanges et de proximité, même si je comprends la position de Révolution Permanente », explique-t-elle.

Surtout que, « le débat sur le wokisme, on n’en parle pas en classe. L’histoire du colloque, on en a entendu parler dans la presse. Il n’y a pas d’étudiants d’extrême droite à la fac », ajoute Chloé, étudiante en droit elle aussi. Sa copine grimace, moins convaincue : « on ne les voit pas mais ils sont là ».

La campagne dans le pays continue

Anasse Kazib, lui, après des vagues de cyberharcèlement, de hashtag racistes et maintenant des campagnes d’affichages hostiles a pris la décision de venir accompagné d’un garde du corps, s’étonnant toujours plus du manque de soutien politique et celui des médias. Il fait remarquer qu’il a à ce jour 84 parrainages – « plus que Christiane Taubira ». « On s’en fout, on fera sans eux », lâche-t-il.

Chose faite, avant d’être exfiltré du rassemblement pour rejoindre le chemin du retour. Une nuit de sommeil, et il doit déjà retourner à la faculté. Cette fois-ci, ce sera Sciences Po Lilles.

Méline Escrihuela

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