Au premier tour de 2017 vous aviez marqué les esprits car vous aviez pu exprimer et faire entendre une voix qu’on ne pouvait pas entendre de la part des candidats dits présidentiables. On a vu lundi dernier sur TF1, lors du débat Face à la guerre, que seulement huit des douze candidats à la présidentielle ont été invités et ont pu participer, s’exprimer. Pour vous qu’est ce que signifie votre absence à ce débat ? Si ce type d’exclusion persiste, comment est-ce que vous comptez « peser » dans le débat ?  

Alors oui, la question du débat, ça devient une question centrale. Le débat d’avril 2017, c’est le seul débat dans l’histoire des présidentielles où il y a eu tous les candidats en même temps. C’est le premier et le dernier et on peut penser que malheureusement, ce sera le dernier.

TF1 se permet de prendre huit des douze candidats au mépris de la loi des parrainages. Rien à battre, ils font ça. Ça montre aussi le côté décomplexé de la situation, comment Macron dit ouvertement qu’il ne va pas débattre. C’est grotesque, il est candidat mais ne débat pas. Mais en réalité les autres candidats sont comme Macron, ils ne veulent pas débattre, ils aiment bien rester chacun de son côté, ils font leur numéro. C’est hyper nombriliste, hyper personnalisé.

On sait qu’on ne change pas les actions. Mais n’empêche que dans le paysage politique, une voix qui dit des choses différentes, ça aide, ça redonne de la dignité à plein de gens.


Le 18 mars dernier, le candidat du NPA a lancé un appel aux autres candidats de gauche pour éviter l’écueil d’une campagne sans débats. 

Ils ont tous un peu peur du débat et c’est assez flagrant. Dès qu’il y a des gens un peu différents qui viennent d’un autre milieu social, qui sont hors pouvoirs, hors système, là, ils maîtrisent plus. Ils ne maîtrisent pas la situation dans ces cas de figure là et ça les perturbe donc ils préfèrent éviter. Et Macron, certainement, ne veut pas se retrouver dans la position d’un Fillon il y a cinq ans. C’est la force qu’on a, celle de la parole d’en bas. Mais en plus on a une liberté de parole réellement. C’est pas toujours simple parce qu’on a toujours un peu peur.

En octobre dernier, Philippe Poutou provoquait la polémique en déclarant « la police tue ». Une phrase qui lui vaudra une convocation par la police après le déclenchement d’une enquête pour « injure publique contre une administration publique ». 

Par exemple, avec « la police tue », on sait qu’on dit des choses qui peuvent nous coûter cher parce qu’on est encore nous. Mais même s’ il y a un procès, je risque moins que les jeunes dans les quartiers populaires qui risquent des contrôles permanents, des arrestations, de la prison. Donc le risque n’est pas du tout le même. Moi, je peux me permettre et c’est quand même aussi la fierté qu’on a, c’est de pouvoir dire des choses. Même si on nous emmerde, on va les dire quand même. C’est le rôle qu’on veut jouer, mais il va être limité, cette année.

Nous, on voudrait relayer, faire entendre, bousculer. On sait qu’on ne change pas les actions. Mais n’empêche que dans le paysage politique, une voix qui dit des choses différentes, ça aide, ça redonne de la dignité à plein de gens.

Dans votre programme, vous évoquez le fait d’en finir avec l’ubérisation. En ce moment a lieu le procès Deliveroo face à la surexploitation du statut d’auto-entrepreneur des livreurs-coursiers. C’est une pratique qui s’est développée pendant ce quinquennat mais comment faire face à l’ubérisation de l’emploi ?

L’ubérisation, c’est le stade suprême de la précarisation. On voit aujourd’hui des emplois sous une forme différente, qui sont des emplois à contrats très courts, ce qu’on appelle aussi les « emplois aidés ». Tous ces emplois sont souvent subventionnés par l’argent public, c’est ce qui permet au patronat, mais aussi dans le public, de recruter dans des formes de plus en plus précaires. Et c’est vrai que quand on voit les coursiers sur leurs vélos, c’est des Noirs, c’est des Arabes.

Il faut interdire tous les contrats précaires. On est même pour l’interdiction du temps partiel sauf pour des temps partiels qui sont demandés par les travailleurs et les travailleuses. 

Quelles autres perspectives d’emploi peut-on envisager dans les quartiers populaires où le taux de chômage est quand même trois fois supérieur au reste de la France ? 

Nous on combat la précarité et on pense qu’il faut interdire tous les contrats précaires. On est même pour l’interdiction du temps partiel sauf pour des temps partiels qui sont demandés par les travailleurs et les travailleuses. Ce ne sont pas juste des histoires de contrats existants, de salaires. C’est aussi des rapports au travail qui sont de plus en plus durs, de plus en plus violents. Parce que plus il y a fragilisation des travailleurs, plus il y a un rapport de force qui permet d’imposer des reculs. Et c’est tout qui se dégrade quoi : c’est la question des statuts, des statuts de la fonction publique qu’il faut remettre en place et un statut de travail fixe dans le privé.

Et comment susciter un rapport de force ou une mobilisation chez ces travailleurs alors qu’ils ne sont pas syndiqués pour la plupart ? Par exemple au procès Deliveroo sur les 2200 courseurs-livreurs concernés sur la période 2015- 2017, seulement une trentaine s’est constituée en partie civile et s’engage dans ce combat…

C’est justement l’une des conséquences de la précarisation. On sait que c’est aussi l’isolement des uns et des autres. C’est une forme d’impuissance, puisque c’est lié au fait que moins c’est collectif et moins on peut se défendre collectivement car c’est la remise en cause de conventions collectives, de contrats collectifs.

Aujourd’hui c’est chacun pour soi et ça se traduit aussi sur les formes de résistance. Chacun a son contrat ou chacun est en fin de contrat et ça complique vachement la capacité de résistance collective. Mais ça n’empêche pas non plus de s’organiser parce qu’il y a pas mal de mobilisations à Bordeaux par exemple. Il y a des coursiers qui mènent non seulement des batailles juridiques mais aussi des luttes.

Puis après, l’autre forme de la lutte, c’est les associations. À Bordeaux, les « Coursiers Bordelais » forment une équipe organisée et correctement rémunérée. Alors voilà, c’est ça aussi les deux batailles : à la fois combattre la précarisation et les lois patronales. C’est gagner des droits et en même temps essayer de trouver des formes de travail qui sont complètement différentes.

Dans votre programme vous avez de nombreuses propositions sur la police, comme la dissolution de la BAC, l’interdiction des LBD et du taser. En octobre dernier vous aviez dit la « police tue » sur Franceinfo, et vous avez été visé par une enquête pour «injure publique contre une administration publique ». Quelle police est-ce qu’on peut envisager pour les quartiers populaires ?  

Ce qui est sûr, c’est qu’il y a une évolution qui n’est pas bonne du tout. Ce n’est pas juste une police qui est sur-armée, elle est aussi de plus en plus répressive. C’est globalement une répression politique à tous les niveaux. Dans la société, les rapports sociaux sont hyper tendus et on le voit dans les quartiers populaires. Je ne sais même pas si ça se durcit dans les quartiers populaires parce que ça fait tellement de temps que la police se comporte très mal là bas.

Et en réalité, la zone de non-droit, c’est le pouvoir qui fait ce qu’il veut dans ces quartiers-là, qui se comporte très mal et qui réprime. Dans ces quartiers, il y a un fond très colonial et très raciste de cette violence. Avec Macron et les gilets jaunes, c’est sûr qu’il y a quelque chose qui s’est passé. Évidemment, nous on dit il faut désarmer la police, on discute des corps de police qui sont au contact de la population dans les quartiers ou dans les manifs.

Et on pense que pour l’insécurité, c’est une réponse sociale des éducateurs, des animateurs, des services publics.

Et ce n’est pas juste la violence policière là pour le coup, c’est aussi la violence de l’appareil judiciaire. On enferme les gens plus facilement ou on condamne plus facilement des gens. C’est une violence sociale très large en fait. D’ailleurs, si ça frappe dans les quartiers populaires, c’est parce que c’est là où les discriminations sont les plus fortes, le taux de chômage, la salubrité aussi, les conditions de logement enfin, c’est des réalités sociales.

Nous on pense que les combats contre les violences et pour les droits sont complètement liés à la question des luttes sociales. La police, elle, a un rôle politique. C’est une institution qui est au service d’un État et un État qui n’est pas au service de l’ensemble de la société. C’est un outil au service des classes dominantes.

Mais pour beaucoup de gens, y compris dans les quartiers, la question de la sécurité et de l’insécurité, est une thématique centrale…

Il s’agit de la remise en cause profonde d’une société et donc la question de la police, ça se discute aussi à court terme, les mesures d’urgence à une sorte de démilitarisation et le respect des droits de la population et des droits de tout pas juste les droits de manifester et de à plus ou moins long terme. C’est la question de quel type de société et quel type de police est ce que la population est capable d’avoir ? Nous, on pense que la population, elle, pourrait prendre en main toutes ces choses-là, sa propre vie, s’occuper de la société.

Parce que la réponse n’est pas de sanctionner. C’est aussi trouver des solutions de manière à ce que les gens ne se sentent pas opprimés.

Et on pense que pour l’insécurité, c’est une réponse sociale des éducateurs, des animateurs, des services publics. Mais c’est aussi comment on aide la population aujourd’hui en difficulté, comment on intervient dans les quartiers, dans les médias. Parce que la réponse n’est pas de sanctionner. C’est aussi trouver des solutions de manière à ce que les gens ne se sentent pas opprimés, ne se sentent pas discriminés, ne se sentent pas insultés et se sentent respectés.

On est dans un climat d’extrême-droitisation du débat politique, d’augmentation des inégalités socio économiques avec la crise du Covid-19, un racisme systémique. En bref : les temps sont durs pour les jeunes. Comment pousser les jeunes de banlieue vers un engagement politique au moment où ils en ont le plus besoin, quand beaucoup redoutent l’abstention ?

Alors, on va être très critique sur la question du vote. C’est vrai que LFI et Mélenchon sont très axés sur la bataille contre l’abstentionnisme et donc faire voter les quartiers populaires. Après l’abstention, c’est vrai qu’elle frappe beaucoup ces catégories-là. Mais nous on discute surtout de l’abstention dans les luttes, dans la résistance, parce que c’est ça le problème. Surtout après, c’est quand même mieux quand les gens votent, parce que quand ils votent, ils s’intéressent. Ça veut dire qu’ils s’intéressent quelque part ou qu’ils se sentent concernés.

On n’est pas électoraliste, on ne pense pas que ça change la vie. Mais de fait un résultat électoral, ça donne le ton. Ça illustre un peu le climat social et les idées dominantes. Lorsqu’une extrême-droite fait 30 à 35 % (au second tour de la présidentielle 2017), c’est quand même un gros problème. Ça pèse sur tout le monde et c’est aussi démoralisant pour celles et ceux qui veulent résister.

Le droit de vote aux étrangers, la gauche n’a même pas osé le faire, alors que c’est quand même la base de la vie démocratique.

Dans votre programme, vous annoncez l’octroi du droit de vote aux résidents étrangers en France à toutes les élections. Ça passe par cela pour redonner aux gens l’intérêt de la politique ? 

Alors le vote, c’est la base démocratique. Et heureusement qu’il y a un droit de vote, là aussi c’est l’occasion de discuter de ça. Il y a quand même énormément de gens qui vivent en France et qui ne peuvent pas voter. Alors évidemment, on pense aux immigrés. C’est quand même un peu un scandale qu’aujourd’hui ce soit même abandonné. C’était une revendication de la gauche, même Mitterrand l’avait promis il y a 40 ans, il l’a jamais mis en place. Ils ont même pas osé le faire, alors que c’est quand même la base de la vie démocratique. Donc déjà à la base l’importance du vote serait plus crédible si ce droit existait pour tout le monde.

Et après, c’est plutôt de donner envie aux gens de s’occuper de leur vie, de leurs affaires. Nous, on sait pas faire plus et on le voit même dans nos meetings, dans les manifs, même les manifs sociales. Mais comment on peut redonner envie ? Comment les milieux militants peuvent faire passer cette idée ? Moi je vis au Grand-Parc (*quartier populaire de Bordeaux) et les jeunes, les Noirs, les Arabes même de douze, treize, quatorze ans quand ils me reconnaissent, ils sont hyper contents. Mais ça s’arrête là. Je suis identifié comme celui qui est de leur côté. Ça fait chier mais on ne sait pas faire.

Mais est-ce que ce n’est pas aussi la faillite du représentant politique ou des militants ? 

C’est sûr que ça dépend aussi un peu de nous… Et puis, il y a des choses qui nous dépassent aussi. Il y a tellement d’oppressions, de machines à écraser les gens, d’isolement des gens dans cette sorte de ghettoïsation qui est une réalité aujourd’hui, à Grand-Parc comme partout. Les jeunes, ils se retrouvent en bas, ils ont rien pour eux, s’en est même caricatural. Il n’y a rien. Ils construisent des bâtiments supplémentaires et il n’y a jamais l’idée de faire des locaux disponibles. Évidemment, ils n’ont pas confiance en la population. Et là, ça crée des fossés.

Alors je ne sais pas comment on peut faire, mais en tout cas, il faut qu’on y réfléchisse. Est ce que c’est une nouvelle révolte des banlieues qu’il faut ? C’est un peu comme la Corse aujourd’hui, même si c’est un autre problème. Mais c’est quand même la jeunesse qui se met en colère aussi en Corse. Et peut être que sur cette révolte-là pourrait se construire justement une vision collective, une émancipation.

C’est vrai qu’on est anticapitalistes mais c’est en même temps du court terme.

Dans ce que vous dites, j’ai l’impression qu’un paradoxe ressort : les idées prônées par l’anticapitalisme pourraient aider les populations en banlieue. Mais en même temps, il y a cette difficulté à concevoir l’anticapitalisme comme une solution concrète, rapide. Comment est-ce qu’on jongle politiquement entre l’idéal et la nécessité de résultat ? 

Mais c’est vrai qu’après c’est quoi le court terme ou le long terme ? C’est vrai qu’on est anticapitalistes mais c’est en même temps du court terme. On est comme des cons si on dit que la révolution va avoir lieu un jour, mais on sait pas quand c’est qu’elle va avoir lieu, on ne sait pas si elle va avoir lieu.

On s’en sortira que si l’on renverse le capitalisme, parce que c’est le système qui fait la démonstration tous les jours de son incapacité à répondre aux besoins de la population. Et c’est vrai que là aujourd’hui, c’est des luttes immédiates pour reprendre le droit contre les discriminations. Mais comment on gagne ça ? Le problème, même les journalistes nous le disent « Normalement, vous devriez avoir les voix de tous les milieux populaires puisque vous parlez de précarité de racisme, de toutes les formes de discrimination ».

On est aussi dans un climat de résignation d’une part. La résignation se mélange avec l’individualisme aussi d’autre part.

C’est vrai qu’il y a un paradoxe mais on est aussi dans un climat de résignation d’une part. La résignation se mélange avec l’individualisme aussi d’autre part. Et le problème, c’est que l’individualisme des capitalistes est transmis sur toute la société. Et après, ça revient à ce que vous dites. C’est à dire qu’en fait la jeunesse dans un quartier, elle s’en sort comment ? Alors c’est soit le sport qui est un moyen de se sortir de la misère avec des exemples comme Mbappé. Il y a le rap aussi, et l’entreprise.

On le voit à Bordeaux, pas mal de jeunes arabes qui sont fiers, c’est chouette pour eux. Mais après ils théorisent ça quand ils disent « regardez moi je peux m’en sortir, vous pouvez aussi ». Mais non, non, c’est pas vrai, un peut s’en sortir, mais tout un quartier ne s’en sortira pas. Donc en fait on applique ou on respecte la loi de la jungle. Et puis parce qu’il y en a un qui s’en sort c’est bon… Ben non. Comment on fait vivre le reste quoi ?

Propos recueillis par Malika Cheklal

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