Plus le temps passe, plus on se demande comment la gauche peut exister de manière crédible à moins de trois mois du premier tour des élections présidentielles. Empêtrés dans une guerre d’égo et autres querelles depuis la fin du quinquennat Hollande, les différents chefs de file proclament toutes et tous l’union depuis des mois sans pour autant donner le sentiment de vouloir y parvenir concrètement.

Face à ce constat d’incapacité d’union, la Primaire Populaire tente de faire bouger les choses depuis un peu plus d’un an, avec cette ambition de réunir la gauche et les écologistes derrière un·e candidat·e unique. En ce premier jour de vote, la plateforme en ligne revendique plus de 466 000 inscrits. Sept personnalités seront présentées.

466 000 inscrits et des absents de taille à gauche

À ce jour, l’ancienne garde des Sceaux Christiane Taubira, le député européen Pierre Larrouturou et les candidats issus de la société civile Charlotte Marchandise et Anna Agueb-Porterie ont annoncé leur accord pour se plier au résultat. De leurs côtés, la socialiste Anne Hidalgo, l’écologiste Yannick Jadot et l’insoumis Jean-Luc Mélenchon ont refusé d’y participer, même si leurs noms est ouvert aux votes.

Après avoir proposé courant décembre aux autres candidats de gauche de se joindre à cette primaire, Anne Hidalgo s’est finalement rétractée en ce début d’année. Yannick Jadot, lui, n’a jamais été convaincu, affirmant récemment sur France Info qu’il s’agissait d’une « machine à perdre ». Selon l’eurodéputé, « le rassemblement doit se faire sur des idées et sur un projet ». Quant à Jean-Luc Mélenchon, il a affirmé lors de son dernier meeting à Nantes : « Ce n’est pas d’union dont on a besoin, c’est de clarté et d’unité populaire ». Avant d’ajouter : « Je ne suis pas leur copain, que cela soit dit une bonne fois pour toutes ».

Ils ont tellement trahi les gens des quartiers populaires qu’on n’y croit plus. 

Mais au fond, cette primaire, est-elle si attendue dans les quartiers justement populaires ? Pour Aly Diouara, le co-fondateur de la Seine-Saint-Denis au Cœur, un collectif qui souhaite remettre les habitants au cœur du débat politique, c’est non : « Il faut bien avoir connaissance de qui monte cette primaire populaire, confie cet habitant de la cité des 4000 à La Courneuve. Ils ont tellement trahi, et notamment le PS lors du quinquennat Hollande, les gens des quartiers populaires qu’on n’y croit plus. On assiste à un capharnaüm. Ils n’ont aucune chance de s’unir, à moins que Mélenchon, qui est le mieux placé dans les sondages à gauche, change d’avis. » William Martinet, orateur national de la France Insoumise basé à Montreuil, s’est, à ce propos, fendu d’un tweet clair comme de l’eau de roche, le 19 janvier dernier : « La primaire populaire est maintenant une opération de déprime populaire. Nous ne souhaitons pas être impliqués. » Fin de citation.

Pourtant, selon un dernier sondage Elabe « Opinion 2022 » pour BFM TV/ L’Express en partenariat avec SFR, 85% des sympathisants de gauche seraient favorables à une candidature unique. Face à leurs détracteurs, Samuel Grzybowski et Mathilde Imer, les initiateurs de cette fameuse primaire, répondent du tac au tac : « Ils peuvent dire ce qu’ils veulent, s’il y a du monde à la primaire, ils vont être obligés d’en tenir compte. On ne parle plus de primaire, mais d’investiture, c’est-à-dire qu’on soutiendra celui ou celle qui sera en tête, quel qu’il soit. Nous ne sommes pas là pour faire gagner quelqu’un, mais pour faire gagner le rassemblement. C’est le seul moyen pour mettre l’écologie et la justice sociale au pouvoir. »

Taubira : seul poids lourd de la primaire

Au cœur de cette dynamique qui peine à s’enclencher, il semble qu’une personnalité, jalousée par son propre camp, cristallise à elle seule les tensions : Christiane Taubira qui a terminé cet automne en tête de la phase de parrainage de la primaire populaire. On lui reproche une candidature officielle trop tardive. Malgré un statut national, elle qui prône le rassemblement, peine à lancer une dynamique autour d’elle avec un programme social qui se dévoile petit à petit (revenu à 800 euros par mois pendant 5 ans pour les étudiants, revalorisation du SMIC à 1400 euros…).

De son côté, le co-fondateur de la Seine-Saint-Denis au Cœur, Aly Diouara maintient sa position de départ : « La candidature de Taubira est selon moi opportuniste. J’ai du mal à voir en elle la personne providentielle. Sur le plan humaniste, oui, elle fait le boulot. Mais si l’on regarde entre les lignes, elle est limite libérale sur les questions sociétales et économiques. Je crois davantage à la mort imminente du parti socialiste et à la recomposition de la gauche à l’issue de ce scrutin. C’est à ce moment-là que les quartiers populaires devront se tenir prêts. Pour le moment, la gauche continue de mépriser celles et ceux qu’elle dit représenter. À aucun moment il n’est question des gens qui souffrent, de justice sociale. C’est pourquoi on ne va pas voter. On est résigné. »

Sur le terrain, on rencontre plein de gens favorables à l’union des idées pour de vraies bifurcations sociales et écologiques.

Conseiller municipal délégué à la lutte contre les discriminations aux Lilas, Mathias Goldberg coordonne la section 93 du Collectif Taubira pour 2022. Confiant, il tente un éclairage : « Bien sûr que la primaire populaire n’est pas un dispositif parfait, mais il s’agit de l’un des derniers moyens pour porter cette union. Leurs équipes n’ont pas plus de rapport avec nous qu’avec LFI ou les Verts. Tout le monde était autour de la table lors de l’élaboration du socle commun pour cette primaire. Sur le terrain, on rencontre plein de gens favorables à l’union des idées pour de vraies bifurcations sociales et écologiques. La démarche de Christiane Taubira n’est pas floue. Elle est arrivée en urgence et très tard dans cette campagne car elle a constaté les impasses et souhaite agir jusqu’au bout pour le rassemblement dès le premier tour. »

Même si j’estime que cette primaire populaire n’est pas représentative des quartiers populaires, cela reste une démarche à saluer.

C’est dans ce sens que l’ancienne Garde des sceaux, s’est déplacée le 9 janvier dernier à Bondy pour soutenir la candidature de la socialiste Sylvine Thomassin dans le cadre de la municipale partielle de la ville après une première élection finalement invalidée par le Conseil d’État. « Elle est venue nous soutenir car nous portons justement une liste d’union de la gauche réunissant PS, PCF et EELV », témoigne la conseillère régionale Aissata Seck. « Nous sommes toujours plus forts quand la gauche est unie. Même si j’estime que cette primaire populaire n’est pas représentative des quartiers populaires, cela reste une démarche à saluer. C’est pourquoi je suis pour. Mais pour parler à l’ensemble des Français, il faut aussi parler aux quartiers populaires. Le problème, c’est que l’on ne les a pas vus dans les quartiers, ils n’ont pas fait campagne. L’union va être compliquée, mais il n’est jamais trop tard », confie Aissata Seck.

Il ne s’agit pas de s’éliminer mais de se rassembler.

L’union serait-elle encore jouable courant février ? Au regard des nombreux conflits d’intérêts qui se jouent en coulisses, le doute reste de mise chez beaucoup malgré l’enthousiasme des organisateurs. « Il faut bien comprendre que personne ne sortira perdant de cette primaire, poursuit Mathias Goldberg. Il ne s’agit pas de s’éliminer mais de se rassembler. Mais cela, ils ne sont pas prêts à l’entendre car nous sommes clairement dans une période où il y a des conflits d’intérêts entre des partis qui cherchent à obtenir leur 5% pour leurs sièges aux législatives. Mais au soir du 30 janvier, vous verrez que tous les candidats voudront le vent de la primaire populaire dans leur dos. » Dont acte.

Florian Dacheux

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