Octobre 2009, je me débats dans mes révisions. Quelques semaines auparavant, je n’aurais jamais imaginé me lancer dans les concours des  écoles de journalisme. Trop élitistes et chères d’accès, ces formations  représentaient pour moi un rêve inaccessible. Mais, née de la volonté du Bondy blog et de l’ESJ Lille (école supérieure de journalisme de Lille) de faciliter l’accès aux grandes écoles, la « prépa égalité des chances », entièrement gratuite, me permet désormais d’espérer, et surtout de me préparer dans les meilleures conditions. Pour autant, mon moral est loin d’être au plus haut. Malgré mes efforts, je peine à combler mes lacunes en « aureteaugraffe », et mon anglais (franglais ?) demeure plus qu’approximatif. A l’heure qu’il est, je suis sincèrement persuadé que je vais échouer. Je vais bientôt avoir 23 ans.  Après quatre années d’études supérieures, je viens d’obtenir mon Master d’Histoire avec mention. Néanmoins, j’ai le sentiment que mon avenir reste bouché…

Au même moment, un jeune homme particulièrement méritant fait la Une des journaux. On peut dire qu’il a prouvé sa valeur par son travail et ses études. Il a 23 ans, comme moi, et est déjà en deuxième année de faculté… Ses ambitions sont à la hauteur de son courage et de ses efforts. En toute modestie, il s’apprête à se faire nommer présidentde l’Epad, organisme public  qui gère  la Défense, le plus grand quartier d’affaire d’Europe. Bien sûr, l’étudiant modèle doit uniquement cette nomination  à son talent, et absolument rien à son père qui n’est autre que le Président de la République, Nicolas Sarkozy. Certes, au dernier moment, ce jeune conseiller  général des Hauts-de-Seine fraîchement élu renonce à briguer le poste,  mais désormais, en France, l’idée s’installe pour de bon : ce n’est plus l’école qui garanti la réussite mais les privilèges de naissance. Le déterminisme social règne en maître et la fameuse méritocratie n’est plus qu’une chimère. Les valeurs de la République, déjà sérieusement écornées, sont bafouées. Dans un pays profondément attaché au principe d’égalité des chances depuis la Révolution, l’affaire de l’EPAD a été  un choc symbolique terrible.

Les socialistes l’on bien compris  et ce n’est pas un hasard si durant le premier débat de la primaire, les principaux candidats ont tous fait de l’école la  priorité nationale. En proposant de rétablir les 70.000 postes supprimés sous le présidence Sarkozy, François Hollande, le favori des sondages, a sans doute voulu envoyer un signe fort.  Est-ce suffisant ?  L’école, censée corriger les inégalités de départ, est devenue un système à fabriquer de l’exclusion et cela ne date pas seulement, loin de là, des politiques de Nicolas Sarkozy. Trop de questions restent en suspens. Comment assurer la mixité sociale dans chaque école ? Quel sera le contour de la future carte scolaire, si elle est réinstituée ?  Comment répondre aux enseignants qui déplorent le démantèlement de l’école du cadre national et s’inquiètent du spectre de la privatisation ? Comment rétablir l’autorité et la sécurité dans les établissements ?

Septembre 2011, je m’apprête à faire m’a rentrée en deuxième année du CFJ (le centre de formation des journalistes), une grande école, reconnue. Finalement, j’ai donc surmonté mes difficultés et réussi les concours. Je ne remercierai jamais assez Nordine Nabili et l’équipe du Bondy Blog d’avoir initié l’aventure de la « prépa égalité des chances ». Pourtant, idéalement, cette prépa ne devrait pas exister. Dans une République véritablement égalitaire, elle n’aurait pas lieu d’être. Aujourd’hui, c’est une rustine sur un système en faillite et je ne suis qu’un rescapé. L’école, quel que soit le quartier où elle est située, devrait favoriser la mobilité sociale et  assurer à chacun les mêmes chances. Le prochain président de la République ne pourra  pas se contenter d’apporter des réponses quantitatives ou clientélistes. Il faudra faire en sorte qu’on n’aie plus jamais besoin de Prépa égalité des chances, faire en sorte de restaurer l’école de la République pour tous.

Alexandre Devecchio

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