« La Suisse n’existe pas. » C’est un artiste français, Ben Vautier, qui l’a écrit. On pourrait donc rapidement écarter la proposition. Surtout que Kadhafi se l’est appropriée, l’humour et la finesse en moins. Le problème, c’est que « La Suisse n’existe pas » était aussi le frontispice du pavillon suisse de l’Exposition universelle de Séville en 1992. Que la phrase lapidaire ait alors été utilisée avec un brin de provocation ne fait pas de doute, mais elle révèle néanmoins le rapport compliqué de la Suisse à son identité.

Alors que Nicolas Sarkozy et son lieutenant ministre l’immigration, de l’intégration, de l’identité nationale et du développement solidaire, Eric Besson, veulent remettre l’église républicaine au milieu du village, le coq fièrement juché sur son faîte, et La Marseillaise sur les platines, la Suisse se crispe aussi et s’apprête à voter, le 29 novembre prochain, une proposition visant à interdire la construction de minarets. Une initiative à mettre au crédit de l’UDC, le parti populiste de Christoph Blocher, et de l’UDF, un parti chrétien « majoritairement évangélique ».

L’UDC, experte en manipulation d’opinion, spécialiste des épouvantails et autres boucs-émissaires de toute sorte – les Roumains étaient les derniers en date avant que les musulmans ne les remplacent – n’en est pas à son coup d’essai. Chacune de ses campagnes xénophobes s’appuie sur des affiches qui exacerbent la peur de l’autre. Des campagnes qui façonnent, en creux, une certaine idée de l’identité suisse.

En effet, si ce n’est au nom d’une certaine identité, qu’elle définirait de façon négative, en excluant ce qu’elle n’est pas, alors au nom de quoi la Suisse pourrait-elle se prononcer pour ou contre l’interdiction des minarets ? Nous avons donc voulu en savoir un peu plus. Y a-t-il ou non une identité nationale suisse ?

Pour faire bonne mesure, l’artiste Ben a peint un autre tableau, plus tard, sur lequel il a écrit : « La Suisse existe ». Sur fond noir cette fois. Comme un clin d’œil au consensus politique, l’une des facettes de « l’esprit suisse. » Et esprit n’est pas synonyme d’identité. En tout cas pas sous la plume de l’historien et journaliste Gérard Delaloye. L’auteur de « Aux sources de l’esprit suisse, de Rousseau à Blocher », au détour d’un bref échange électronique, lance sans ambages : « Il n’y a pas d’identité suisse. Les identités sont cantonales. Comme il n’y a pas à proprement parler d’histoire suisse, sauf depuis 1848. Donc un débat sur la question n’aurait pas de sens. »

Lyonel Kaufmann, didacticien et historien à la HEP-VD de Lausanne, abonde dans le même sens. S’appuyant sur les travaux d’Anne-Marie Thiesse – qui affirme que la naissance d’une nation correspond au « moment où une poignée d’individus déclare qu’elle existe et entend le prouver » –, il explique qu’après la date charnière de 1848, la Suisse a commencé à se construire « à la suite de la guerre franco-allemande de 1870 qui mit en évidence l’émergence des tensions nationalistes entre nations européennes et le risque pour la Suisse d’être écartelée entre ces deux influences ». Il évoque aussi « la montée en puissance du mouvement ouvrier qui rapproche les forces libérales-protestantes et celles des catholiques-conservateurs qui s’étaient violemment opposées jusqu’alors ».

Aujourd’hui, cette angoisse de l’écartèlement et de l’éclatement d’une Suisse très ouverte économiquement, est toujours vivace. La remarque de Kadhafi ne manque pas de piquant de ce point de vue. Les partis conservateurs manient l’argument identitaire en se reposant précisément sur les classes populaires déboussolées par l’ouverture et la dérégulation des marchés.

Mais revenons à notre question : qu’est-ce qui caractérise « l’esprit suisse ? » Certains présentent la langue française comme étant le ciment de l’identité nationale. Si cet argument a une quelconque valeur, il ne peut être utilisé en Suisse, puisque le pays compte quatre langues nationales. Et on habite une langue avant d’habiter un pays, pour paraphraser Cioran.

La religion non plus. Si le catholicisme rassemble trois millions de fidèles, les protestants en comptent presque autant. Quant à la communauté musulmane, elle ne représenterait qu’un peu plus de 200 000 personnes. Elle se compose surtout de ressortissants turcs et de l’ex-Yougoslavie. Cette proportion ne laisse pas augurer d’un choc des civilisations à la Huntington.

D’ailleurs, le Conseil suisse des religions (SCR), organe composé de juifs, de chrétiens et de musulmans, s’est prononcé fermement contre l’initiative en septembre dernier au nom de la paix religieuse. Fin octobre, un sondage du quotidien Le Temps montrait que la confession des sondés n’influençait pas le vote de façon claire. Précisons que le Conseil fédéral (gouvernement) et le Parlement ont aussi rejeté l’initiative. Le peuple aura donc, dans quelques jours, le dernier mot.

Alors, que faut-il utiliser pour cimenter le « gigantesque bricolage » qu’est l’identité suisse, selon l’expression du sociologue Bernard Crettaz ? Le drapeau, l’hymne national, le secret bancaire, la pureté des paysages, la neutralité, le chocolat au lait ?

Sur le portail suisse de la Confédération, nous pouvons lire ceci : « La Suisse est un l’un des plus anciens Etats du monde. Il y a plus de 700 ans, les habitants des vallées d’Uri, de Schwyz et d’Unterwald, se rebellèrent contre les Habsbourg et leurs velléités hégémoniques. Selon le mythe fondateur, les conjurés signèrent un pacte d’assistance mutuelle sur la prairie du Grütli, au bord du lac des Quatre-Cantons, le 1er août 1291. » Ce passage révèle deux choses. D’une part, que la Suisse a au moins un mythe fondateur, le serment du Grütli – l’autre étant Guillaume Tell, popularisé par Johann Christoph Friedrich von Schiller, un poète… allemand. D’autre part, que le mythe fondateur fonctionne puisque cette légende fait de facto de la Suisse « l’un des plus anciens Etats du monde ».

Sandro Cattacin, le directeur du Département de sociologie de l’Université de Genève, que nous avons joint au téléphone pour tenter d’approfondir cette question, nous a lui aussi proposé un petit cours d’histoire. Son point d’ancrage est plus récent. Comme Gérard Delaloye, il se situe en 1848, date de la nouvelle constitution qui « donne à la Suisse un gouvernement plus centralisé et lui confie certains pouvoirs qui incombaient jusqu’alors aux cantons. » C’est la naissance de l’Etat moderne.

« La Suisse est une « nation de volonté ». Les Cantons se sont rassemblés pour être plus forts. La gageure était de trouver une structure qui conserve la diversité au cœur de cet assemblage. » C’est le début d’une dialectique très fragile qui fait l’originalité politique et culturelle de la Suisse, et sa richesse, encore aujourd’hui. Et Sandro Cattacin d’ajouter, sous forme de boutade : « Le seul qui a tenté d’imposer une logique nationale à la Suisse fut Napoléon. » Dont acte.

Selon le sociologue, ce qui a ensuite façonné la Suisse, c’est la problématique de l’Etat social : « Sur le plan de la santé tout était cantonal. La question s’est donc posée : est-ce qu’une personne qui habite dans un canton en étant originaire d’un autre a le droit de demander assistance dans celui dans lequel il vit ? Le débat s’est donc posé pour la première fois dans une logique d’inclusion et d’exclusion. » Et, pour la première fois aussi, la Confédération est intervenue. Ce fut la naissance d’un « compromis national », d’un Etat social national qui a débouché sur la création de l’AVS – système de prévoyance pour les retraites – en 1948.

A cette même période, la Suisse a connue une vague d’intense immigration. « On est passé de 3 à 4% d’immigration à 15 % dans les années 60. » L’étranger du canton voisin est donc devenu l’étranger d’autres pays. Aurait-il lui aussi la possibilité de bénéficier de l’Etat social ? La logique d’inclusion et d’exclusion s’est donc déplacée. C’est à cette époque que son nés les premiers partis identitaires, comme l’Action nationale – devenue plus tard les Démocrates Suisses. L’UDC, elle, est la forme moderne du « parti agrarien », créé dans les années 1920.

« On instaure alors des examens d’assimilation, préludes à la procédure de naturalisation. Au niveau national, on demande des choses simples : que les futurs citoyens ne soient pas des criminels, qu’ils aient passé au moins douze ans en Suisse et qu’ils soient en bonne santé (sic). Le reste des critères est délégué aux cantons et aux communes. On trouve alors des choses très surprenantes, sensées constituer l’identité suisse. On demande par exemple aux futurs Suisses ce qu’ils préparent à manger, les journaux qu’ils lisent, des connaissances sur le chocolat », poursuit le sociologue. L’identité se résume alors à un assemblage procédural assez hétéroclite qui trahit justement son manque de fondement véritable.

Face à l’immigration rapide des années 60, qui fait aujourd’hui de la Suisse le pays d’Europe qui comporte proportionnellement le plus grand nombre d’étrangers – plus de 20% de la population, 40% dans le canton de Genève –, les partis identitaires, oubliant le paradoxe même de leur existence dans un pays à l’identité si éclatée et protéiforme, brandissent alors la menace potentielle de l’étranger, comme bouc-émissaire des maux de la Suisse. Une logique qui s’est adaptée aux vagues successives d’immigration, visant d’abord les Italiens, puis les ressortissants des pays de l’Est et aujourd’hui le frontalier français ou le musulman. On est toujours l’étranger d’un autre.

Paraphrasant un proverbe suisse, Jacques Levy, professeur de géographie, d’urbanisme et d’aménagement à l’EPFL, me confiait lors d’un entretien réalisé pour Mediapart en février 2009 : « Nous sommes ensemble parce que nous ne nous comprenons pas. »

Neutralité, concordance politique, démocratie directe, propreté, beauté des paysages, système bancaire opaque, drapeau, spécialités culinaires, tout cela participe de l’image de la Suisse. Mais le caractère récent et parfois incertain de la majorité des traits de cette énumération ne leur permet pas d’endosser l’identité suisse qui se perd dans la diversité de ses manifestations. « C’est cette diversité qui fait la force de la Suisse », conclut Sandro Cattacin.

Une diversité qui fait en tout cas la force de l’équipe suisse de football des moins de 17 ans qui vient de remporter la Coupe du monde de football, forte de ses joueurs d’origine variée. Treize joueurs des « Rougets » sont en effet binationaux, des segundos, ainsi qu’on les appelle en Suisse, autrement dit, des « immigrés » de deuxième génération, naturalisés suisses. Comme un remake de la France black-blanc-beur de 98, les ressortissants des pays de l’Est en plus… Un pied de nez aux thèses xénophobes, mais qui n’a rien d’une garantie de paix sociale éternelle, le black-blanc-beur français du mondial de 98 n’ayant pas eu les splendides vertus que d’aucuns espéraient.

Le nationalisme est une invention récente. Son avatar, l’identité nationale, ne peut être que construit et reconstitué. Or, cette construction, comme le regrette Lyonel Kaufmann, s’inscrit dans un porte-à-faux permanent et ne se fait pas « sur la base positive des valeurs de la Révolution française ».

Samuel Dixneuf (Vernier Bondy Blog)

Prolonger:
http://www.dailymotion.com/video/x32l62_marietherese-porchet-la-lecon-de-ge

Samuel Dixneuf

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