Je longe l’avenue Adrien Raynal, dépasse une flopée de rues Pierre Loti, Victor Hugo, Anatole France et autres Emile Zola, le tout ponctué de pavillons et d’immeubles plus ou moins modernes de quelques étages. C’est vrai qu’à Orly, des tours, ça peut paraître dangereux ! Et puis, dans une ville d’avions, on s’attend toujours à un bruit assourdissant. Hors ici, il n’en est rien, c’est plutôt calme en fait. Juste peut-être deux, trois nez rouges graffés sur les affiches PS des élections municipales de mon rendez-vous, Razzye Hammadi.

17 heures. Place du Fer à cheval pour un porte-à-porte. Personne. Comme il ne me connaît pas, j’imagine un instant de sortir un carton, comme dans les aéroports, avec son nom inscrit dessus : « Journaliste du BB cherche Hammadi d’Orly. »

17h20. Toujours personne. « Allo ? Monsieur Hammadi ? », fais-je à l’intéressé au téléphone. « Bondy Blog, c’est ça ?, me répond-il.

 Exact.

– J’arrive dans une dizaine de minutes. »

17h40. Ca y est ! Je viens de voir un avion passer au loin. Le tout c’est de savoir dans quelle direction regarder. Peut-être suis-je au mauvais endroit pour voir venir mon ex-chef du Mouvement des jeunes socialistes, récemment promu secrétaire national à la riposte.

17h47. Mon portable vibre : c’est Razzye ! « Une minute », prévient-il.

17h50 : « Trente secondes ». Moi je veux bien, mais avec combien de décalage horaire ?

18 heures. Je l’aperçois enfin au feu d’en face, les bras chargés de tracts, son écharpe verte jetée autour du cou. Faut dire aussi qu’elle est voyante : gage de visibilité pour les Orlysiens.

« Bonsoir, Razzye Hammadi. Désolé, c’est les élections vous savez », s’excuse-t-il. De fait, il paraît bien fatigué par sa journée de tractage. « On aimerait bien vous voir plus souvent. Pas qu’aux élections », lui jette une dame qui confesse volontiers qu’elle votera quand même pour lui. « Moi ? », se justifie-t-il, presque comme un petit garçon pris en faute. L’électrice repartira ravie, avec une bise du candidat. « Ah non, faut pas noter, là, ça n’a pas encore commencé », rigole-t-il.

Fatigué, clopant un peu trop, mais avec la fougue et l’envie de faire ses preuves dans une ville acquise à la gauche, Razzye Hammadi s’est lancé dans une campagne « pour que le 9 mars, les choses bougent ». Le candidat n’a pas tôt fait de finir sa phrase qu’un groupe de jeunes s’avance vers lui : « De toute façon, Gaston va gagner, ça fait sept ans qu’il est là. » En réalité, Gaston Viens, ancien communiste, est à la tête de la mairie d’Orly depuis quarante-quatre ans et à nouveau candidat pour un nouveau mandat.

Évidemment, pour plusieurs générations d’Orlysiens, il n’y a jamais eu qu’un maire et on ne voit pas pourquoi cela changerait. « Il y a même pas de Maison de jeunes ici, se plaignent-ils. Vu que c’est les vieux qui votent pour lui. » Razzye Hammadi le stoppe court : « Faut arrêter avec les vieux, les jeunes. On est dans une ville qui ne se parle pas, faut se rassembler. C’est une ville riche…

– Mais ses habitants ne le sont pas, le coupe son interlocuteur.

– Les solutions existent et j’ai la volonté de les mettre en œuvre. » L’élan sincère du candidat fait mouche. Puis, comme pour en venir aux choses sérieuses : « Alors, ils disent quoi les gens ? C’est plutôt bon pour moi ? », interroge-t-il avec un soupçon d’anxiété.

Tracts, grand sourire, serrage de mains, Razzye Hammadi aborde tout ce qui bouge sur son chemin. Un enfant ? Une bise. Une jolie jeune femme qui a déjà reçu son programme ? « Venez au moins que je vous embrasse, Mademoiselle. » Une quadragénaire ? « Venez votez le 9 mars, Madame ! » Un jet d’œuf lancé du 3e étage d’un immeuble ? « Qui a fait ça ? Montrez-vous si vous avez du courage ! » Déjà pendant les embrassades du candidat avais-je remarqué un crachat s’échouer près de ma chaussure. Peu après, un autre œuf vient s’écraser à terre. Nous partons, le temps vire à l’orage. « C’est dommage, il y a toujours une minorité qui n’aime pas le changement, qui arrache les affiches… » ou fait des nez rouges !

« Hé ! M’sieur ! C’est vous sur les affiches ? » l’interpelle un autre groupe de jeunes Blacks, Beurs, ou suivant le terme consacré : la « diversité culturelle », qu’honnit le candidat PS : « Je préfère parler de « réalité » culturelle. » D’ailleurs, les jeunes qui lui parlent sont vraiment inscrits dans la réalité : « On s’emmerde ici, y a rien à faire. Y’a même pas une MJS. » Un autre : « Ma mère, ça fait onze ans qu’elle veut déménager et qu’elle ne peut pas, alors que certains qui arrivent juste en ville ont un logement directement. Vous trouvez ça normal ? » Le candidat marque un temps avant de répondre : bien qu’habitant depuis huit ans dans le Val-de-Marne, ça fait moins d’un an qu’il est Orlysien.

« Moi, je prendrai pas les gens pour des cons. Et je ne ferai pas de promesses non plus. Faut arrêter avec le clientélisme. C’est l’OPAC qui a le monopole des logements sociaux : il faut donc reprendre le pouvoir du logement, faire du logement mixte, donner des cautions aux jeunes. » Qui s’accompagne aussi d’un retour des entreprises dans la ville, pour que la mairie ne soit pas la seule pourvoyeuse d’emplois. « D’ailleurs, le gamin qui fait une connerie à 13 ans, faut qu’il assume, répond-t-il à l’assistance qui opine du chef. Mais faut pas non plus qu’il le porte toute sa vie et qu’à 18 ans il ne puisse pas travailler à l’aéroport parce qu’il a un casier. » Puis il rajoute : « Qu’est-ce qu’ils vous disent les gens ? Ils vont voter pour moi ? »

Le plus surprenant, c’est que ce groupe qui ne semblait pas intéressé par les propos de Razzye Hammadi finit par l’écouter religieusement. De même, nombreuses sont les personnes dans la rue à s’arrêter pour lui témoigner son soutien. Une voiture pile net devant nous alors que nous nous apprêtions à traverser. Une connaissance ? Non, juste un Orlysien, très CSP +, qui tenait à lui témoigner son estime : « Tenez bon ! On vous soutiendra jusqu’au bout. » Et de repartir dans sa Megan Renault. « Voyez, me dit le candidat, ça touche. D’autant que c’est pas le genre de sociologie à laquelle on s’attend. »

Autre passage obligé : le café. On sert des mains, mais surtout on vient prendre le pouls de l’opinion auprès du cafetier. « Alors, qu’est-ce que t’en penses ? – Ça va, ça va, dit-il à l’anxieux. T’inquiète pas Kasparov, les gens vont voter pour toi, ils t’aiment bien. » Kasparov, c’est le surnom qu’on lui a donné au café : personne ne voyait trop comment le jeune socialiste arriverait à se faire une place dans une mairie tenue depuis 44 ans par le même maire. Depuis, la population l’a accepté et le soutient… enfin ! Bruits de comptoir !

Je profite d’un petit crème sur le zinc pour lui poser des questions, apprends qu’il parle le portugais, l’espagnol, l’arabe, l’anglais – apprises toutes quatre à l’école en même temps que le latin –, me fait moucher lorsque je l’interroge sur la « diversité », parlons du récent soutien reçu par le chanteur Renaud sur son site, son engagement de la première heure dans l’associatif, son enthousiasmante fatigue d’avoir fait du porte-à-porte sur 5 000 logements (selon ses dires). Nouvelle clope, dehors. Plus respectueux de la loi que de sa propre santé, semblerait-il.

Nous finissons par la gare, où il doit bientôt rejoindre une réunion de campagne. Quelques tracts aux passagers en provenance de Paris : « Notre programme pour les Municipales.

– Je ne suis pas d’Orly, dit-elle en déclinant le prospectus.

– Alors vous êtes la bienvenue ! » Preuve que lorsqu’on est chargé de la « riposte » au PS, on a de la répartie.

Razzye Hammadi recevra encore une énième marque d’estime d’une électrice, orlysienne cette fois-ci, avant de se tourner vers moi pour prendre congé. Le candidat me serre la main et me dit : « Sinon, de manière détachée de votre métier de journaliste, vous le sentez comment pour moi ? »

Romain Santamaria

Romain Santamaria

Articles liés

  • A la recherche des 500 signatures pour Anasse Kazib

    La course à la présidentielle passe nécessairement par l'étape des 500 signatures de parrainage d'élus pour pouvoir concourir au premier tour. Si pour certains candidats, ce n'est pas une question, pour d'autres comme Anasse Kazib, c'est déjà un premier combat à mener. Anissa Rami a suivi ses militants sur le terrain pour comprendre cette autre lutte d'influence. Reportage.

    Par Anissa Rami
    Le 06/10/2021
  • Zemmour : qu’importe le racisme pourvu qu’on ait l’audience

    Une nouvelle étape a été franchie dans la légitimation des propos racistes d'Eric Zemmour. Elle est venue d'un candidat de gauche, et d'une chaine d'information en continu, lors du face à face entre Zemmour et Melenchon sur BFM, jeudi 23 septembre dernier. Personne n'attendait de débat sur des propositions de fond concernant la précarité, la santé, ou encore la justice. Il n'a pas eu lieu. À la place, l'insulte, l'humiliation et la xénophobie devenus programme validé dans la course à la présidentielle. Édito.

    Par Jalal Kahlioui
    Le 24/09/2021
  • Dégoutée, la jeunesse communiste lâche-t-elle Fabien Roussel ?

    Une partie des jeunes militant·e·s du PCF, des JC (Jeunes Communistes) et de l’UEC (Union des Etudiant·e·s Communistes) se sentent trahi·e·s par les dernières sorties médiatiques du candidat du parti Fabien Roussel. Des ruptures déjà ancrées sur des enjeux de société semblent aussi se consolider, dans un choc de génération. Témoignages.

    Par Anissa Rami
    Le 15/09/2021